" La classe ouvrière est majeure. Elle peut
supporter la diversité des points de vue et des conceptions. "
Jean Jaurès.
Il est légitime de s'interroger sur l'équilibre dynamique des
systèmes de retraite. Il faut pourtant examiner avec circonspection
les analyses " comptables " liées à des paramètres
contestables. Il y a un lien entre l'évolution de la croissance et
l'emploi. Les hypothèses du rapport Charpin - qui avait comme "
scénario central " de facto le maintien d'un faible taux de croissance
et un taux de chômage de 9% d'ici 2040 - ne correspondent pas à
l'évolution qu'on peut attendre, raisonnablement, de l'économie.
La perspective de la disparition du chômage de masse dans la décennie
à venir est considérée comme sérieuse, réaliste,
en tout cas à portée.
On oppose parfois les rapports les uns aux autres. Ainsi le rapport Teulade
(en fait un texte voté par le Conseil économique et social)
est-il et peut-il, d'une certaine manière, être considéré
comme un " anti-rapport Charpin ". C'est vrai dans la mesure où
il ne considère pas que la priorité soit d'allonger la durée
des carrières requises. Mais le rapport Teulade définit son
horizon de visibilité : dix ans, dont trois à cinq ans pour
les mesures à envisager. Avec une double priorité : l'éradication
du chômage d'abord ; la disparition de l'exclusion précoce du
marché de l'emploi (préretraites).
Il s'agit donc de maintenir le système, non pas tel qu'il est, mais
en revenant sur des dégradations entamées dès 1987 (indexation
des salaires portés au compte sur l'inflation et non sur les salaires)
et qu'ont singulièrement aggravés les dispositifs mis en place
à l'Arrco et l'Agirc (retraites complémentaires obligatoires)
entre 1993 et 1996.
On ne peut cependant omettre les réalités démographiques.
Les retraités de 2040 sont là car, sur la base d'une retraite
à 60 ans, ils sont nés en 1980 au plus tard. Or le nombre de
retraités (actuellement 500 000 départs environ) va s'accroître
de 110 000 chaque année jusqu'en 2035, avec une poussée à
+250 000 aux alentours de 2010. Le baby-boom de la fin des années 40
devient le papy boom. Se raconter des histoires ne peut avoir qu'un effet
: aller droit dans le mur avec, à la clé, des mesures contraignantes
pour les salariés (durcissement des conditions de départ et
dégradation du rendement des retraites)
autrement dit, préparer
un bel avenir commercial aux assureurs désireux de placer des fonds
de pension.
Il y a une bosse démographique à passer. Le principe de précaution
est nécessaire : personne ne peut prévoir à l'avance
le taux de croissance ou l'évolution de l'emploi, déjà
difficile à douze ou dix-huit mois. Si l'on fait légitimement
ce reproche à Charpin en reprochant son " pessimisme ", il
faut avoir la rigueur intellectuelle de le faire à tout rapport "
optimiste ".
C'est la raison pour laquelle un fonds de réserve et de solidarité
est indispensable pour lisser l'ensemble des effets (économiques, démographiques)
et permettre d'assurer la transition sans jouer au yo-yo avec les prestations
ou avec les cotisations (des mouvements brutaux de cotisations auraient, qu'on
le veuille ou non, des effets négatifs sur l'emploi voire les salaires).
Un tel fonds ne doit pas avoir pour objet de payer des retraites, mais d'assurer
dans la durée et la solidarité, un complément de financement
aux régimes obligatoires par répartition (de base et complémentaire)
dont la philosophie ne serait pas modifiée. C'est en quoi il se distingue
de fonds de pension versant des prestations (et on se doute bien que le bénéfice
desdits fonds serait inégalement réparti : mieux vaudrait être
homme, cadre supérieur dans une grande entreprise que femme, non qualifiée,
dans une PME).
Le gâchis humain et financier (mais d'abord humain, insistons-y) que
représente l'exclusion anticipée du marché du travail
a été souligné par le rapport Taddei. Il préconise
un système de préretraites progressives choisies et de retraites
choisies progressives. Ce rapport, " intégré " au
rapport Charpin donne la voie à suivre : pas de mesures bureaucratiques,
mais des incitations maîtrisées par des individus libres dont
les parcours personnels et professionnels deviendront de plus en plus différents.
Le modèle des Trente glorieuses (on sort de l'École au même
moment, on travaille en continu sans changer de métier voire d'entreprise,
on part ensemble en retraite) est achevé. Le plein emploi de demain
ne sera pas celui des années cinquante ou soixante. À nous de
rendre possible le maintien du contrat de solidarité qui lie les générations.
La récente affaire AXA sur la rente des handicapés montre que,
décidément, ce n'est pas le métier des assureurs !
Luc Bentz,