Lors de cette ,journée de réflexion consacrée
aux retraites, ,j'ai eu, en écoutant B. Friot, l'impression de m'entendre
(toute fausse modestie mise à part), lorsqu'il a été
amené à fournir quelques explications sur le partage actuel
de la valeur ajoutée (voir mon article dans l'un des tous premiers
numéros des gueux).
Je
suis en effet en plein accord avec lui lorsqu'il démontre qu'en 20
ans, la croissance des salaires a été ridicule au regard de
celle des profits, ce qui explique pourquoi la part des salaires dans la totalité
des richesses créées (la valeur ajoutée) a perdu 10 %
alors que la population active salariée augmentait sensiblement dans
le même temps d'où stagnation du pouvoir d'achat des salaires
et développement du chômage. Comme je l'écrivais il v
a 5 ans, et comme B. Friot le rappelle, sur un PIB de plus de 8 000 milliards
de francs, ce sont donc 800 milliards chaque année (en francs 1999),
pendant presque 20 ans qui ont été prélevés sur
le travail des salariés français.
Si je suis heureux de l'avoir entendu de la bouche d'un éminent professeur,
c'est parce que ,j'en étais arrivé à me demander si le
constat que je faisais et que je ne trouvais nulle part repris, ne constituait
pas la preuve de mon incompréhension des réalités économiques.
Je suis enfin rassuré.
Alors, pourquoi ne pas pousser plus loin le raisonnement ? Ces 800 milliards
représentent le financement de 4 000 000 d'emplois (charges sociales
patronales et salariales comprises) qui laisseraient à chacun de ces
"nouveaux" salariés un revenu net mensuel de 10 000 francs
! On imagine alors combien le problème du financement des retraites
s'évanouirait d'autant qu'alors, le chômage étant sérieusement
réduit, le coût de son indemnisation fléchirait autant
qu'il serait possible de mieux indemniser chaque chômeur en attente
de retrouver un emploi. Compte tenu de l'effet cumulatif que tout cela aurait
sur la production, l'emploi et la consommation, le problème serait
alors d'examiner comment réduire les taux de cotisation, le nombre
d'années de cotisation (35 ans par exemple), l'intensité et
la durée du travail, tout cela permettant de mieux répondre
aux besoins individuels et sociaux de chaque travailleur dans et hors le/du
travail, et de toute personne provisoirement (jeunes) ou définitivement
(retraités) dans une période "inactive" de sa vie.
Mais, j'entends déjà B. Marx nous dire "attention, ces
800 milliards ne sont pas disponibles pour les salaires car il faut assurer
l'accumulation". Certes, l'accumulation (le renouvellement élargi
des conditions de la production) est une nécessité. Cependant,
en revenir à un partage de la valeur ajoutée 70/30 -et pourquoi
pas 75/25 ?- (et non plus 60/40) à l'avantage des salaires, ne serait
pas un obstacle à l'investissement (au contraire dans la mesure où
cela ferait tomber une partie de l'incertitude chère au professeur
G. de Bernis et qui détourne précisément les détenteurs
de capitaux de l'investissement productif).
En effet, encore au début des années 80, un taux d'autofinancement
des entreprises compris entre 70 et 80 % ne les empêchait pas d'assurer
un rythme d'investissement supérieur à 20 % (évidemment
le système bancaire y pourvoyait en partie par le mécanisme
de création monétaire, pour mémoire, le système
bancaire assurait environ 80 % des besoins de financement alors qu'il ne le
fait que pour 15 % aujourd'hui, marchés financiers obligent ! ), alors
qu'actuellement, le taux d'autofinancement s'établit à 115 %
pour un taux d'investissement réduit à 16 ou 17 %. Paradoxalement
donc, c'est quand les moyens financiers sont pléthoriques que l'investissement
(l'accumulation) est le plus faible.
Aussi, convient-il de mettre en uvre les conditions d'un retour au plein-emploi,
de combler l'immense déficit d'emplois que connaît la France
(nous avons l'un des taux d'activité les plus faibles des pays développés),
et comme le suggère L. SEVE, tout faire pour développer "le
mouvement social, le mouvement politique et le mouvement théorique"
qui dans leur nécessaire unité se renforceront pour amener aux
décisions (politiques) légitimes et d'envergure (d'où
l'approfondissement théorique des débats dont ni le mouvement
politique ni le mouvement social ne peuvent se passer) qui s'imposent, parce
qu'elles répondent aux questions et aux exigences bien réelles
de notre société (et que le mouvement social exprime).
Mais le paradoxe tombe si l'on comprend que cet argent qui ne va plus aux
salaires (et pour cela aussi), ne va pas pour autant à l'investissement
-productif- mais aux placements financiers (les retraites par capitalisation
ne pouvant que renforcer ce processus pervers).