Je suis aujourd'hui à la retraite et bien que j'ai travaillé
trente-cinq ans dans ma vie, je ne touche que 2 000 francs par mois. Il faut
dire que douze années de travail n'ont pas été validées
car je travaillais en prison.
J'ai passé en tout dix-sept ans en prison au cours desquels j'ai travaillé
pratiquement tout le temps. En particulier en Maison Centrale où même
si les travaux forcés n'existent plus, on est condamné à
la réclusion criminelle avec obligation de travail sauf pour les gens
qui font des études à qui on octroie des dérogations.
Avant
les années 80, les gars qui travaillaient avaient un salaire au ras
des pâquerettes et ne cotisaient pas à la sécurité
sociale ni à la retraite. Donc un gars qui a été en prison
avant 1980 a perdu autant d'années de cotisation que d'années
de travail en prison. C'est seulement en 1980 que les choses ont changé,
à la fin du septennat de Giscard l'Etat a imposé les cotisations
et le SMIC comme salaire de base.
En prison, j'ai connu deux sources de travail, les concessionnaires, c'est
à dire des entreprises privées qui proposent du travail à
l'administration pénitentiaire et l'administration pénitentiaire
elle même.
A Clervaux on travaillait pour un fabricant de chaussures. Celui-ci passait
un contrat avec l'administration pénitentiaire et donnait tant par
chaussure, l'administration se chargeait de répartir le travail et
de rémunérer les détenus. Les concessionnaires offraient
du travail en prison parce que c'était très intéressant
pour eux, la main d'uvre était excellente. Les gens étaient
fidèles au poste, rarement absents car il fallait qu'un gars soit vraiment
très malade pour ne pas aller bosser, pas emmerdants, ils ne faisaient
pas grève, ils bossaient bien, c'était de l'or pour les concessionnaires.
A Nîmes je travaillais pour l'administration pénitentiaire, là
bas on faisait tous les vêtements pour les surveillants et les détenus
de toute la France. J'ai été aussi auxiliaire, c'est à
dire technicien de surface dans la prison, j'assurais le ménage, la
distribution du courrier et des repas. Là je touchais comme salaire
300 balles nettes par mois. Là dessus je ne touchais que les six dixièmes
car deux dixièmes servaient à payer les frais de justice et
deux autres dixièmes étaient placés sur un livret d'épargne
qui servait de pécule pour la sortie. Donc sur ces 300 balles, il ne
m'en restait que 180 disponibles. Ce n'était pas assez pour acheter
le nécessaire, le gars qui fumait ne pouvait pas acheter du papier
à lettre, de la lessive, du savon
des trucs aussi simples que
çà. Mais il existait une solidarité entre les auxiliaires
et les détenus qui bossaient pour des concessionnaires. Les autres,
toutes les semaines, te donnaient quelques choses, des clopes , du café,
tout ce qu'on pouvait acheter à la cantine. Cette solidarité
était acceptée par l'administration pénitentiaire, à
un moment ils ont voulu l'empêcher mais çà a fait une
levée de boucliers, les gars ont dis : " l'auxiliaire il s'occupe
de nous, il nous fait les douches et les chiottes propres, c'est pas les matons
qui vont faire le boulot. Puisque vous les payez pas nous qui avons la chance
de gagner plus, on aide les auxiliaires ".
J'ai même connu une lutte sociale concernant les salaires en prison.
A l'époque, on faisait des étiquettes, enfin on mettait les
attaches sur les étiquettes et on était payé trois francs
pour mille étiquettes, le gars qui bossait vraiment bien, il arrivait
à faire cinq mille étiquettes dans la journée mais c'était
vraiment dur pour gagner quinze balles par jour. Alors j'ai écris a
l'assemblée Nationale et au ministère des finances, je leur
expliquais que si cela ne les gênait pas que les détenus soient
volés par les concessionnaires, l'état et la communauté
était volé aussi vu que les charges n'étaient pas payées.
Un jour j'ai reçu une lettre du ministère m'indiquant qu'ils
avaient donné des ordres pour que les paies soient doublées
et, croyez-moi ça faisait une sacrée différence.
J'ai donc travaillé 35 ans en tout, 20 ans dehors et 15 ans en prison
et je ne touche que 2 000 francs par mois. Je suis en dessous du minimum vieillesse
car je suis marié et que ma femme a toujours travaillé même
quand j'étais dehors, elle a donc une petite retraite normale qui lui
permet de m'entretenir.
En ce qui concerne ma retraite, j'ai subi une injustice profonde, elle a été
reconnue depuis 1980 mais il n'y a aucun moyen pour revenir sur les années
que j'ai fait avant. Il faudrait retrouver les entreprises de l'époque
et qu'elles puissent payer tout ce qu'elles n'ont pas payé. Pour moi
je perd beaucoup car on prend les 10 meilleures année pour calculer
la base de la retraite et comme j'ai eu, à certaines périodes,
de bons salaires, je devrais avoir aujourd'hui une retraite normale.