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Sommaire du numéro spécial "Contre la précarisation"

Précarité sociale et sécession politique

La précarité touche autant ceux qui sont privés d'emploi que ceux qui subissent les restructurations des conditions de travail, avec l'introduction de la flexibilité. Toutefois, sa plus grande visibilité réside dans les quartiers urbains ou dans les anciens sites industriels. Ces lieux où se côtoient misère individuelle et souffrance sociale. Cette identification de la précarité au territoire, que les institutions de l'ordre et de la loi ont mis sous surveillance, est perceptible dans ces diverses formes partout en Europe. Cette précarité souvent désignée par la notion d'exclusion est le symptôme de fragmentation de la société et d'une session politique.

Ce qu'on nomme exclusion recouvre deux dimensions : la dissociation et la dislocation sociale. Si la première qualifie une épreuve personnelle, la seconde concerne l'enjeu collectif qui caractérise notre société fragmentée, où la définition du bien public à partager ne fait plus l'objet de conflit structuré et structurant. Pour un individu, la dissociation résulte d'une réduction des ressources mobilisables, principalement la perte de l'emploi, associée à un relâchement des liens de sociabilité pouvant conduire à l'isolement. La dissociation désigne un individu qui n'est plus dans des rapports d'échange et de réciprocité mais de dépendance. Avec le développement des dissociations, la société ne constitue plus un tout dans lequel les membres sont liés par des relations d'interdépendance. Ceci entraîne la dislocation sociale qui relève de deux processus. La dislocation sociale désigne la dérive de groupes d'individus qui n'arrivent plus à produire leur propre histoire et qui ne parviennent plus à s'arrimer aux groupes sociaux qui définissent l'avenir collectif. Constitués en groupes contrôlés plutôt que conscientisés, les individus en dissociation sont comme en apesanteur, flottant loin du noyau central où les groupes mobilisés prennent les décisions. Or, ces derniers cherchent de plus en plus à rentabiliser leurs intérêts particuliers plutôt qu'à défendre un intérêt général. Ceci constitue le deuxième aspect de la dislocation sociale qui lui confère son statut d'enjeu collectif. Au face à face de la lutte des classes succède le côte à côte, ou plus exactement le " dos à dos " de groupes sociaux qui ne s'affrontent plus. Certains groupes sociaux tendent à faire sécession. Parmi ceux qui disposent de capitaux économiques, sociaux et symboliques, certains se retirent de la constitution du bien public, ils s'isolent territorialement tout en maintenant des liens forts avec les structures de décisions, pour maîtriser les définitions des contributions et des redistributions du bien public et pour en délibérer les principales priorités budgétaires.

La dissociation et la dislocation sociale sont deux points de vue qui éclairent un même processus : celui de la nouvelle question sociale qui se caractérise par l'absence d'un conflit idéologique central entre des acteurs clairement identifiés, et par l'émiettement en oppositions corporatistes ou atomisées entre des groupes aux identités mouvantes. La nouvelle question sociale pourrait être désignée par le conflit entre les ressources socialement disponibles et la citoyenneté. Par ressources, il faut entendre tous les biens matériels, immatériels et symboliques qu'une société produit et dispose à un moment donné. La citoyenneté est constituée des droits d'accès aux ressources socialement disponibles et définit les personnes qui peuvent y prétendre légitimement. Les luttes qui s'engagent dans la nouvelle question sociale portent sur la définition légitime, d'une part des ressources socialement disponibles et, d'autre part, de la citoyenneté, mais également sur les liens entre les deux. L'enjeu essentiel devenant ainsi la maîtrise de la définition des droits d'accès.

Lutter contre la précarité suppose la constitution d'une Charte des droits individuels et collectifs des usagers des droits sociaux qui leur garantissent des droits de représentation, de consultation et de négociation. Les solutions qui envisagent aujourd'hui de transformer une partie des chômeurs, par l'activation des allocations de chômage, en des fournisseurs à bon marché de services domestiques aux personnes privées et aux collectivités s'opposent à tout projet démocratique. Sortir de la précarité implique nécessairement un partage des ressources disponibles, passant par une réduction du temps de travail et une autre répartition des richesses. Toutefois ceci suppose l'acception de ce programme, au nom des valeurs d'égalité et de solidarité, par ceux qui détiennent le levier de la décision politique, à savoir principalement les classes moyennes, dont certaines fractions sont très tentées par la sécession.

Andrea REA,
Chercheur,
Université libre de Bruxelles