Avant de parler de la précarité dans l'enseignement supérieur, il me paraît nécessaire de rappeler quatre données générales sur toute politique de gestion de l'emploi.
Premièrement, la distribution de la main-d'uvre se fait sur un marché du travail, c'est-à-dire sur un espace social où se vendent et se mettent en concurrence pour le prix variable le plus bas possible des " facteurs de travail ". Après avoir connu une période de stabilité, le salariat de longue durée - à statut public (fonctionnaire) ou privé (CDI) - et à protection sociale étatique a été remise en cause par la logique néo-libérale de chômage massif, et déstructuré en diverses formes de travail précaire (qui n'existaient auparavant que dans le travail intérimaire), des CDD aux CES.
Deuxièmement, la précarité du travail n'est pas une conséquence conjoncturelle de la crise mais un moyen structurel de gestion de l'emploi qui va de pair avec le chômage. Précarité rime avec flexibilité pour mettre à disposition du capital les énergies de travail en fonction de " la demande " au moment où il en a besoin et dans les meilleures conditions pour lui.
Troisièmement, l'introduction de la précarité dans les services et secteurs publics est un moyen structurel de casser le statut de fonctionnaire à emploi fixe et d'introduire la flexibilité dans la gestion des " ressources humaines ". Aujourd'hui, les emplois précaires comptent pour près d'un tiers des salariés dans le public.
Quatrièmement, la précarité n'est pas seulement une mesure économique pour faire baisser les coûts de la main-d'uvre et gérer sa flexibilité. Elle est tout aussi bien un moyen politique pour mettre en concurrence les salariés, les diviser et affaiblir leurs capacités d'organisation et de lutte.
L'introduction de la précarité du travail dans l'enseignement supérieur s'est faite de façon beaucoup moins apparente et en quelque sorte plus perverse qu'ailleurs. Là aussi, il faut réfléchir en termes de gestion structurelle de l'emploi public. A côté du noyau stable des maîtres de conférences et des professeurs s'étale une palette de formes d'emplois précaires : intervenants extérieurs, vacataires, professeurs associés (à mi-temps et sous contrat), allocataires moniteurs (à tiers-temps), attachés temporaires (à service minimum en deux ans), professeurs détachés du second degré (à double service).
Cette palette de statuts différents permet d'obtenir la souplesse nécessaire à la mobilité du personnel, de répondre aux aléas du remplissage et surtout de réduire au maximum la création des postes statutaires dans un enseignement où le manque est criant.
Mais on ne comprendrait pas cette situation si on n'y ajoutait pas l'existence d'un volet énorme d'heures complémentaires réalisées par les maîtres de conférences et les professeurs, sur lequel il est possible d'agir à sa guise et dont le paiement est directement à la charge des budgets universitaires. Dénoncé par tous les gouvernements, cette masse de travail " supplémentaire " empêche en fait les milliers de jeunes docteurs d'accéder à l'enseignement supérieur. La gestion flexible de l'emploi est ici à son comble. D'un côté, on a créé des postes à double service sans statut de chercheur (les PRAG) pour pallier avantageusement aux manques de postes dans le premier cycle par un enseignement massifié. Cette secondarisation larvé des deux premières années universitaires conduit entre autres à délester le secondaire de ses meilleurs éléments et à déstructurer le corps enseignant et la recherche dans le supérieur. De l'autre côté, on multiplie les formes précaires, des vacataires aux attachés temporaires, pour obtenir la souplesse nécessaire à la gestion flexible et créer des sous-statuts d'enseignants fragilisés et dociles.
Au bout de cette " gestion des ressources humaines ", on obtient une sélection massive des étudiants (47 % d'échecs) en premier cycle, une flexibilité accrue de l'emploi, une baisse des coûts de main-d'uvre enseignante et une fragilisation du corps enseignant par la mise en concurrence des différents statuts et l'affaiblissement de la fonction d'enseignant chercheur. Le retour à l'emploi stable par la création massive de postes d'enseignants-chercheurs est une nécessité impérieuse pour faire face aux manques énormes dans le premier cycle. Ce serait d'ailleurs le seul moyen de mettre en place la pédagogie personnalisée et de proximité nécessaire aujourd'hui aux jeunes sortis du lycée. Cela n'empêcherait nullement de concevoir en même temps des formes souples de gestion de l'emploi en concertation avec les universitaires pour répondre à la complexité d'un appareil de deux millions d'étudiants et de deux cent mille enseignants.
Bernard FLORIS,
Maître de conférences,
Université Stendhal Grenoble 3