Depuis quelques années en France, le mouvement social fait preuve de dynamisme et de créativité. Il se caractérise par :
· un développement des luttes (mouvements de décembre 95, appels à la désobéissance civique ou contre la pensée unique, rassemblements anti Le Pen...) ;
·
la naissance de structures organisationnelles différentes (DAL pour
le logement, AC ! concernant le chômage, syndicats SUD, Ras l'front
au sujet de l'extrême-droite, collectifs sans-papiers...) ;
· une meilleure collaboration entre associations et syndicats (rassemblements unitaires, appel des citoyens en Isère...).
Dans le même temps, le déficit de débat dans la représentation politique de la gauche est énorme. Les partis de gauche ne sont pas porteurs d'un projet politique alternatif, ce qui ne manque pas d'augmenter la méfiance de la population envers la classe politique. Cette situation est extrêmement bien exploitée par les forces ultra-conservatrices, populistes et racistes.
Les échecs successifs de ces 20 dernières années, face à un patronat très offensif, contribuent au découragement et au fatalisme. Les reculs sociaux sont considérables, l'exclusion se développe massivement. Ce phénomène est mondial, et l'actualité européenne montre que malgré la défaillance des partis politiques, une réaction est possible (manifestations pour Vilvoorde, marches européennes jusqu'à Amsterdam).
Faute de perspectives politiques, les acteurs du mouvement social tendent à devenir les pompiers d'une société massivement enflammée. Cela ne suffit pas, il est effectivement nécessaire d'éteindre les incendies partout où c'est possible, mais il faut aller plus loin pour apporter des réponses offensives, progressistes, dynamisantes. La situation nécessite un projet de transformation sociale porteur de justice et de solidarité.
Pour favoriser l'émergence d'un projet citoyen alternatif, il faut favoriser la convergence de toutes les initiatives contre le libéralisme. C'est possible si nous parvenons à marier l'action et la réflexion.
L'action doit répondre aux besoins immédiats pour tous ceux qui subissent l'exclusion. Elle doit être déterminée et coordonnée. Elle pourrait s'appuyer sur la défense des droits universels (culture, logement, santé, éducation, transports, démocratie, solidarité), priorisant la légitimité sur la légalité (réquisition de logements, occupation d'ANPE, désobéissance civique...), en fédérant et popularisant les luttes (actions unitaires, débats publics...). L'Europe est un moyen privilégié pour internationaliser ces luttes. La réduction du temps de travail est au cur du débat sur le chômage et la répartition des richesses, elle nécessitera un engagement de chacun.
La réflexion doit permettre de rassembler les acteurs du mouvement social avec les intellectuels et les milieux culturels. Elle doit favoriser l'expression démocratique et de masse des idées, favoriser la simplicité de prises de décision, développer les moyens de contrôle. La réflexion est nécessaire pour briser l'idée que l'économie est une valeur absolue, pour rappeler que le libéralisme est un choix politique et social, que la pensée n'est pas unique mais universelle. La politique ne doit plus être réduite à une idéologie d'accompagnement de l'économie. Il est urgent de développer la citoyenneté, en clair de politiser le débat et la population. Ce combat passe aussi par la réappropriation des valeurs, des mots et des symboles.
Le mouvement social a acquis dans les luttes de ces dernières années une expérience considérable. De la phase défensive, il doit désormais passer à l'offensive. Pour cela, il doit pouvoir compter sur toutes les forces productives, y compris intellectuelles et artistiques. Le fatalisme assouvit les peuples et rien ne serait pire qu'une absence de perspectives politiques. Ces perspectives manquent considérablement à l'acquisition d'un projet de transformation sociale ambitieux et porteur.
Jean-Paul PORTELLO,
Syndicat SUD