L'intervention récente du premier ministre britannique, Anthony Blair, pendant la grève des camionneurs français, exigeant que le gouvernement français " protège " les camionneurs britanniques et leur liberté de circulation, est un signe supplémentaire du chemin parcouru par la direction du parti travailliste depuis le début des années 90 - chemin qui l'a conduit à assumer une bonne partie de l'héritage conservateur (contraintes fiscales, lois antisyndicales, " flexibilité " du marché du travail) et ainsi à insérer le travaillisme dans l'espace néo-libéral. Cette conversion de Blair et de sa garde rapprochée aux " solutions de marché " a, bien sûr, ravi une partie de la classe politique française - ceux qui, à droite, rêvent d'en finir avec l'étatisme " historique " de la France, et ceux qui, à gauche, veulent imposer leur " réalisme " et l'acceptation définitive du marché comme l'horizon indépassable de notre temps.
L'interprétation
de la réalité britannique est devenue un véritable
enjeu pour ceux qui voudraient importer ce qu'ils appellent le modèle
anglo-saxon en France. La Grande-Bretagne est le pays du libéralisme
réellement existant, et la démonstration de ses succès
constitue la confirmation de la validité du modèle en question.
C'est sans doute pour cela que l'expérience britannique, ses "
réussites " en termes de flexibilité, d'investissement
étranger, de créations d'emploi reviennent si souvent dans
le discours d'un certain nombre d'hommes politiques et de journalistes français.
Avant l'arrivée d'Anthony Blair au pouvoir, le " modèle
" britannique séduisait surtout la droite ; aujourd'hui son
pouvoir d'attraction a atteint très largement les rangs d'une certaine
gauche française.
Après un premier engouement pour l'expérience thatchérienne au milieu des années 80 - un engouement aussi affirmé chez les conseillers économiques de Mitterrand que chez les idéologues de la droite parlementaire comme Madelin - nous avons assisté à un reflux, lorsque Thatcher commença à accumuler des difficultés intérieures et à multiplier des discours chauvins anti-européens, que même ses plus fervents admirateurs ce côté de la Manche ne pouvaient pas approuver publiquement. Depuis peu de temps, on assiste à un retour du discours anglophile, ou plutôt libéralophile : Madelin, Barre, Baladur ou Léotard vantent les mérites du " dynamisme " anglais, sans parler du parti socialiste, qui semble avoir succombé aux charmes du modèle anglais, allant jusqu'à emprunter aux travaillistes leur " nouvelle politique " sur la loi et l'ordre (" tough on crime, tough on the causes of crime "), qui consiste en un renforcement du dispositif répressif parmi ces classes dangereuses et précaires qui sont le produit direct du libéralisme triomphant.
Réalités britanniques
Avant d'aborder l'interprétation du " miracle " britannique, il faudrait brièvement revenir sur l'histoire récente des réformes concernant le marché de l'emploi en Grande-Bretagne. De ce point de vue, on ne peut pas séparer la législation visant à " flexibiliser " le marché de l'emploi de la législation antisyndicale.
Dès les années 40, inspirés par les analyses du théoricien autrichien, Friedrich von Hayek, les néo-libéraux britanniques avaient identifié les syndicats comme étant le principal obstacle à l'établissement d'une " économie de marché " en Grande-Bretagne, les accusant de détenir des positions monopolistiques sur le marché du travail, et d'y développer des pratiques restrictives et antidémocratiques (par exemple, dans centaines industries, le monopole syndical d'embauche). Ainsi, les gouvernements Thatcher avaient bien compris que pour libérer le marché du travail dans le sens qu'ils souhaitaient, pour lui rendre sa flexibilité, il fallait réduire massivement le pouvoir syndical. A partir de la fin des années 70 une telle politique est devenue politiquement pensable et toute la machine gouvernementale conservatrice était mise à son service. La " flexibilité " en Grande-Bretagne est le résultat d'une défaite infligée aux syndicats. Entre 1980 et 1993, neuf lois différentes ont été votées par le parlement britannique, chacune réduisant un peu plus le pouvoir des syndicats, leurs moyens d'action, modifiant même leur mode d'organisation interne ; sans parler de la longue grève des mineurs de 1984-1985 qui a abouti à une déroute syndicale et au démantèlement de l'industrie du charbon.
Une fois l'opposition syndicale muselée et les syndicats eux-mêmes numériquement affaiblis (13,3 millions de membres en 1979 ; moins de 9 millions en 1993) les " réformes " pouvaient aller bon train. 18 ans d'administration conservatrice, on était arrivé en Grande-Bretagne à transformer un système de relative protection des salariés en système de protection minimale. Ainsi, lorsque les travaillistes sont arrivés au pouvoir en mai 1997, il n'existait plus de salaire minimum (qui avait existé jadis dans certaines industries et pour certaines catégories de salariés) ; il n'existait pas non plus de réglementation de la durée maximale hebdomadaire de travail ; la protection de l'emploi était devenue minimale et les salariés n'avaient aucun droit à une représentation syndicale sur le lieu de travail. La législation concernant les grèves était tellement contraignante que beaucoup de syndicats hésitaient à se lancer dans des mouvements par peur des conséquences légales et surtout financières. C'est le prix, disent les néo-libéraux, qu'il faut payer pour " libérer " le marché de l'emploi et recréer une dynamique de création d'emplois. D'après les premières déclarations du gouvernement travailliste (par exemple, l'éloge de la flexibilité fait par Gordon Brown, nouveau Chancelier de l'Echiquier, devant le Fonds Monétaire International, en septembre de cette année) il n'y aura pas de rupture avec cette logique.
Aujourd'hui avec un taux de chômage officiel à moins de 6 %, on se prévaut de la réussite du modèle britannique, et les relais français (entre autres) reprennent de la voix. Mais quelle est la réalité qui se cache derrière ces chiffres ?
D'abord, il faut rappeler qu'on ne compte plus, depuis quinze ans, le nombre de modifications dans le mode de calcul du nombre de chômeurs britanniques : il va sans dire que le chômage officiel baisse avec chaque nouveau changement de calcul statistique. Selon les estimations du responsable de la rubrique économique du Guardian, Will Hutton, dans son livre The State we're in (1995), près de 30 % de la main-d'uvre britannique serait sans emploi - au chômage ou économiquement inactifs (4 millions d'hommes, y compris ceux qui ne reçoivent plus d'allocations de chômage ou ne cherchent plus de travail, et donc ne sont pas comptabilisés dans les chiffres officiels).
Pour ceux et celles qui ont un emploi la situation est on ne peut plus contrastée. Il y a bien sûr les bénéficiaires du néo-libéralisme : les 40 % de la main-d'uvre qui sont restés dans des emplois à plein temps ont vu leur niveau de vie augmenter substantiellement à la suite des modifications de la fiscalité. Pour beaucoup d'entre eux, ça va très bien merci, même si la précarité gagne aujourd'hui des professions longtemps protégées (les universitaires, par exemple). Mais il y a aussi ceux qui sont frappés de plein fouet par les nouvelles règles du jeu sur le marché du travail, ceux et celles qui ont été " flexibilisés " : en Grande-Bretagne aujourd'hui plus de 5 millions de personnes travaillent à temps partiel. C'est surtout cela le " miracle " de l'emploi britannique. Une grande partie des créations d'emploi de la dernière période sont des emplois partiels, occupés à 80 % par des femmes. Deux millions de ces salariés à temps partiel travaillent moins de 16 heures par semaine et donc ne bénéficient d'aucune protection légale concernant leur emploi (aucun droit d'appel contre un licenciement abusif, aucun droit aux allocations de licenciement). Ce qui est le plus significatif c'est que les créations d'emploi à temps partiel sont à 70 % pour des emplois de moins de 16 heures par semaine, donc on va vers une précarisation accrue sur le marché de l'emploi.
Malgré une campagne de relations publiques, nationale et internationale, qui a fait de Blair l'homme du changement, le " radical " britannique, il semble que le nouveau gouvernement ait, pour l'essentiel, intériorisé les contraintes qu'il a héritées de la période thatchérienne, les transformant en " atouts " de l'économie britannique. Le néo-libéralisme travailliste, malgré sa rhétorique " sociale ", mérite tout autant une analyse critique que le thatchérisme qui l'a enfanté.
Keith DIXON,
Professeur d'études anglophones,
Chercheur à l'Université Stendhal de Grenoble