Extrait de " Les laboratoires de l'exploitation ", Le monde diplomatique, janvier 1997.
( ) Pour convaincre des salariés encore rétifs d'abandonner certains de leurs " privilèges " et d'accepter davantage de " flexibilité " dans leurs vies, la machine idéologique d'inspiration patronale ne connaît pas le répit. Au bout du compte, c'est toujours cependant l'exemple des Etats-Unis qu'elle privilégie. Un pays en croissance où le nombre des emplois ne cesserait de progresser. On en oublie presque l'envol des inégalités et la généralisation de l'insécurité salariale. Mais si le " modèle " continue de mériter son nom, n'est-ce pas aussi que le pays le plus riche du monde sert de laboratoire géant à la mondialisation de la précarité ?
( ) Il y a douze ans, M. Ronald Reagan venait d'être réélu : l'Amérique était " de retour ", elle avait retrouvé la cadence, les emplois nouveaux foisonnaient Puis, un jour, le rideau s'était déchiré. Des emplois assurément, mais lesquels, et à quel prix ? Combien de nouveaux exclus, quel droit du travail, combien de salariés précaires (1) ? Pour convaincre les récalcitrants, les partisans de la flexibilité à l'américaine devaient pouvoir devancer l'objection. Eh bien, c'est fait ! A les lire, les années Clinton n'auraient pas créé des petits boulots par millions, mais de bons emplois, à la fois solides et payant mieux que la moyenne. Manipulation des statistiques. Ici, deux préalables s'imposent. D'une part, on le verra, la manipulation des statistiques (ou leur mauvais usage) est le péché habituel de ceux qui veulent résumer en une phrase définitive la somme des éléments disparates, notamment régionaux, composant le tableau de l'emploi aux Etats-Unis.
( ) L'autre préalable est à la fois plus général et plus fondamental. Il tient à l'usage - et à l'abus - de " moyennes ". En particulier aux Etats-Unis. Car que signifie une augmentation du salaire ou du revenu moyen, dans un pays où l'inégalité des salaires et des revenus n'a cessé de se creuser ; où le rapport entre la rémunération annuelle de l'ouvrier et du patron est passé de 1 à 41 en 1975 à 1 à 187 en 1994 ; où, entre 1979 et 1994, la valeur du salaire, horaire minimum a reculé de 25 %, pendant que 20 % des familles les plus riches se partageaient 97 % des bénéfices de la croissance économique (2) ? Sous l'il d'un lecteur - ou d'un journaliste - pressé, le revenu " moyen " et le revenu médian peuvent se ressembler. Mais, aux Etats-Unis, si le revenu moyen des familles (somme des revenus divisée par le nombre de ménages) est relativement élevé (48 165 dollars par an), le revenu médian (point d'équilibre entre les 50 % de ménages qui gagnent davantage et les 50 % de ménages qui ne gagnent pas autant) l'est moins (35 536 dollars par an). Or la vraie famille moyenne américaine dispose d'un revenu médian. Avec lequel il lui faut régler des frais d'université et d'assurance, qu'aucun européen n'envierait (3).
Ces préalables posés, qu'en est-il vraiment de la " machine à créer des emplois " ? Depuis 1980, l'économie américaine a, en solde net, créé 27 millions d'emplois, dont plus de 11 millions depuis la fin de la dernière récession, en mars 1991. Même s'il faut les relativiser à l'aune de l'essor démographique du pays et des rémunérations dont s'accompagnent ces " nouveaux " postes de travail (lorsqu'ils entreprirent de construire les pyramides, les pharaons créèrent eux aussi beaucoup d'emplois ), ces chiffres sont impressionnants. Et ils sont indiscutables.
( ) Mais, pour les thuriféraires du " modèle américain ", il ne s'agit plus seulement de nous parler du nombre des nouveaux emplois. Il faut aussi convaincre de leur qualité. L'OCDE a donc expliqué : " les emplois créés ont été en fait concentrés dans les activités les mieux rémunérées (4). " Et, en avril dernier, dans un communiqué qui a reçu un écho retentissant, le Conseil économique de la présidence (Council of Economic Advisers) a précisé : " Deux tiers des nouveaux emplois ont été créés dans des activités et industries qui paient davantage que le salaire médian. " Grisés par la bonne nouvelle, nombre de journalistes ont aussitôt traduit : " Plus de deux tiers des postes de travail créés offrent des rémunérations supérieures à la moyenne. " Entre les deux formulations, la différence ne saute pas aux yeux. Mais elle est fondamentale. La Maison Blanche - qui ne parlait pas du salaire " moyen ", mais du salaire " médian " - se gardait de prétendre que deux tiers des emplois créés payaient davantage : elle annonçait seulement qu'ils se situaient dans des activités ou industries dont la rémunération moyenne était supérieure à ce salaire médian. Assurément complexe, une telle formulation n'était nullement accidentelle. Chacun de ses mots, de ses adjectifs, de ses entrelacs sémantiques avait un sens. Ainsi, un nouvel emploi (de coursier, par exemple), peut à la fois payer moins que le salaire médian et dépendre d'une " activité ou industrie " (la finance, par exemple), qui, en moyenne, paie plus. Inversement (mais rare) un individu peut à la fois gagner plus que le salaire médian et travailler dans un secteur qui, en moyenne, paie moins.
( ) S'appuyant sur les données du ministère du travail, le New York Times a procédé à une enquête par sondage. Et après avoir interrogé des titulaires de nouveaux emplois, le quotidien a conclu que 55 % de ces emplois payaient, en 1995, moins que la moyenne. La proportion n'est assurément pas aussi catastrophique que celle des années précédentes : en 1992, 78 % des nouveaux emplois étaient dans ce cas (5). Mais le manque de main-d'uvre dans certaines régions et activités aurait dû provoquer une revalorisation des rémunérations. Trouver bon le chiffre actuel, c'est donc entériner l'idée à la mode selon laquelle il faut, même en période de croissance relativement soutenue et alors que Wall Street a gagné 80 % en deux ans, sacrifier la feuille de paie à l'emploi. Quoi qu'il en soit, 45 %, ce n'est pas " plus de deux tiers "
Le calcul du solde net des fameux " 10 millions d'emplois créés " tient compte des 3 millions d'emplois supprimés chaque année. Mais, pour le salaire, on les oublie souvent. Assurément, 73 % des personnes licenciées entre 1993 et 1995 avaient retrouvé du travail en février 1996. A quel prix ? A peine 35 % d'entre elles pouvaient se vanter d'un niveau de rémunération égal ou supérieur à celui qu'elles avaient connu (6). Un tel sujet, couramment traité l'an dernier, a-t-il soudain perdu tout intérêt ? M. James Sweeney, dirigeant de l'AFL-CIO, tranche : " Ces dernières années, les Américains ont travaillé comme des mules et ont été traités comme des chiens. " S'il faut ici faire la part de la formule, ce jugement souligne que le travail existe. C'est le salaire qui traîne. Les 7 900 000 Américains qui occupent plusieurs emplois à la fois ne le font pas pour meubler le temps qui les sépare de l'éternité. Les ouvriers qui travaillent en moyenne 360 heures de plus par an que leurs camarades français (et 430 de plus qu'en Allemagne) ne détesteraient pas prendre davantage que deux semaines annuelles de vacances. Chômage peu couvert, retraite précaire, assurance-maladie parcellaire, durée moyenne du travail en hausse : c'est aussi cela " la machine à emplois américaine ". Mais autant sa " flexibilité " est donnée en exemple, autant quelques-uns de ses principaux ressorts sont expédiés en quelques mots. Depuis 1992, le déficit commercial a doublé. Et l'endettement des ménages atteint un record. Ces aspects-là du modèle, si contraires à la politique déflationniste induite par le traité de Maastricht, pourquoi n'en parle-t-on pas davantage ?
(1) Cf. Loïc Wacquant, " La généralisation de l'insécurité salariale en Amérique ", Actes de la Recherche en sciences sociales, Paris, décembre 1996.
(2) The New York Times, The Downsizing of America, Times Books, New York, 1996. Même dans son analyse enthousiaste de l'état de l'économie américaine, l'OCDE doit admettre que, " depuis la fin des années 60, chacun des quatre quintiles les plus bas - c'est-à-dire les 80 % de familles les moins riches (un quintile représente 20 %) - s'est en fait contracté au profit des 5 % supérieurs de l'éventail des revenus ". (Etudes économiques de l'OCDE, Etats-Unis, 1996, op. cit., p. 103.)
(3) Cf. Serge Halimi, " Prélèvements facultatifs, inégalités obligatoires ", Le Monde diplomatique, février 1996.
(4) Etudes économiques de l'OCDE, op. cit. p. 96.
(5) " The New Jobs : A Growing Number Are Good Ones ", The New York Times, 21 juillet 1996.
(6) Cf. The Downsizing of America, op. cit. Lire aussi " Despite Drop, Layoff Rate Remains High ", The New York Times, 23 août 1996.
Serge HALIMI,
Rédacteur en chef adjoint,
le Monde diplomatique