La
restructuration économique qui touche en France la plupart des secteurs
n'a pas épargné celui des médias. Comme partout ailleurs,
cette restructuration se traduit essentiellement par la recherche d'un abaissement
drastique des coûts de production et par une précarisation croissante
de la profession. Signe perceptible de ce changement, alors qu'il y a encore
une dizaine d'années les étudiants des écoles de journalisme
trouvaient pratiquement tous à s'embaucher après leur scolarité,
un nombre sans cesse croissant de jeunes diplômés ne trouvent
plus, aujourd'hui, que des emplois temporaires et sous qualifiés. Les
menaces qui pesaient autrefois sur l'activité journalistique étaient
principalement d'ordre politique : censure exercée par les pouvoirs
en place (notamment dans les périodes de crise) et changement dans
la ligne rédactionnelle du journal. La législation élaborée
dès l'entre-deux-guerres, qui prévoyait une " clause de
conscience " pour les journalistes, et dans les années d'après
guerre, la constitution de " sociétés de rédacteurs
" constituaient des dispositifs relativement protecteurs pour garantir
l'indépendance des journalistes. Pour éviter les effets désastreux
de l'emprise du grand capital sur le secteur de la presse, le législateur,
à la Libération, avait interdit la concentration et mis en place
tout un dispositif d'aides à la presse parce qu'il considérait,
à juste titre, que les journaux ne devaient pas être considérés
comme des entreprises économiques comme les autres. Si les menaces
directement politiques sur la production de l'information n'ont pas totalement
disparu aujourd'hui, il reste que celles qui pèsent désormais
le plus fortement sur la presse sont essentiellement d'ordre économique
et tiennent au fait que les entreprises de presse sont devenues, depuis une
vingtaine d'années, des entreprises économiques comme les autres.
Ces menaces sont beaucoup plus dangereuses dans la mesure où elles
ne sont pas perçues comme aussi illégitimes que les pressions
politiques : les journaux ne doivent-ils pas être rentables et la recherche
du tirage maximum n'est-elle pas en soi souhaitable ? De fait, l'emprise croissante
de l'économie sur l'activité journalistique est perceptible
à deux niveaux : d'une part, les contenus sont de plus en plus définis
par le marketing rédactionnel, c'est-à-dire par les financiers,
et d'autre part la réduction des coûts de production de l'information
conduit à sous-traiter une partie de plus en plus importante de l'information.
Un marketing rédactionnel omniprésent
Il faut prendre au sérieux les témoignages, de plus en plus nombreux et concordants, des journalistes qui dénoncent la dégradation de leurs conditions de travail et la prise en main de leur profession par les grands groupes financiers. La production de l'information n'a jamais été une tâche facile. Il reste que le poids des groupes industriels et financiers qui rachètent aujourd'hui les groupes de presse ou les chaînes de télévision, moins pour faire de l'information que pour mettre la main sur des industries qui peuvent être très rentables - et dont, souvent, ils se débarrassent aussi brutalement qu'ils les ont acquis en fonction des cours de la Bourse - pèse de plus en plus directement sur l'activité journalistique. La crise économique générale a, par ailleurs, directement pesé sur le secteur de la presse. Les recettes publicitaires et les recettes générées par les " petites annonces " ont fortement décru. A cela s'ajoute la multiplication récente des chaînes de télévision qui détournent une masse croissante de ressources publicitaires. Devant la baisse des recettes générées par la publicité, les rédactions en chef de la presse écrite se sont donc retournées vers leurs lecteurs et, enquêtes de marketing à l'appui, ont incité les journalistes à s'ajuster aux attentes de leur public. Si, bien évidemment, il n'est guère contestable que les journalistes doivent écrire pour leur public, cela ne signifie pas qu'ils doivent séduire le plus grand nombre possible de lecteurs, et cela à n'importe quel prix. Or, la mentalité " audimat " qui pèse déjà sur les médias audiovisuels tend à investir les rédactions en chef de la presse écrite tandis que les enquêtes de marketing rédactionnel et la sophistication des techniques utilisées tendent à laisser de moins en moins d'initiative aux journalistes de base, ces derniers étant réduits, comme le dit l'un d'entre eux, au rôle de simple " pisse copie " travaillant sur commande.
La multiplication des pigistes
Par ailleurs, dans la plupart des rédactions, on procède à la réduction des coûts de production en réduisant le nombre de journalistes permanents. Dans la presse quotidienne de province, les correspondants locaux remplacent progressivement les journalistes professionnels et, partout, les rédactions limitent le coût des enquêtes journalistiques. Les journalistes disposent de moins en moins de temps pour faire leurs reportages ou leurs articles, ce qui les conduit à travailler en permanence dans l'urgence. Les véritables enquêtes sont remplacées par des entretiens faits " à la va-vite " par téléphone depuis la rédaction, et un nombre croissant d'articles sont rédigés sans véritable travail journalistique, principalement à partir des dossiers de presse élaborés par des boîtes de communication qui inondent désormais les salles de rédaction, certaines fournissant même une disquette aux journalistes pour leur faciliter le travail de rewriting Les conditions de travail ne se sont pas moins dégradées dans la presse magazine, bien que celle-ci soit généralement présentée comme particulièrement florissante en France. La concurrence entre les supports est très forte. Ce sont les journalistes qui en font les frais. Pour échapper aux garanties salariales conventionnelles, ces entreprises réduisent en effet au maximum le nombre de leurs salariés permanents et recourent de plus en plus à des collaborations extérieures, essentiellement des pigistes dont le nombre est en constante augmentation. La " pige ", qui était à l'origine une collaboration occasionnelle, est devenue un véritable système de sous-traitance qui permet aux entreprises de presse de réaliser des économies substantielles. Les pigistes ne disposent pas, en effet, de bureaux dans les locaux des journaux, sont payés à la tâche et peuvent être mobilisés ponctuellement. Par contre, ils doivent supporter des coûts d'équipement individuel de plus en plus lourds : fax, téléphone portable pour pouvoir être joints à tout moment par les rédactions, micro-ordinateur, modem et imprimante. De plus, ces petits producteurs individuels qui doivent tout faire par eux-mêmes (acheter la presse, avoir leur propre documentation, etc.) ne sont payés qu'après parution de leurs articles, les délais, fait significatif, pouvant aller d'une semaine à 90 jours, comme pour le paiement des fournisseurs dans le secteur commercial. La qualité de l'information dépend très étroitement du statut des producteurs de l'information. Une " bonne information ", c'est-à-dire une information à la fois sérieuse dans son contenu et indépendante des pouvoirs, a un prix. Elle suppose une stabilité de l'emploi et un droit de regard des salariés-journalistes sur le fonctionnement de leurs journaux. Elle suppose que d'autres critères que ceux de l'économie de marché soient pris en compte.
Patrick CHAMPAGNE,
Sociologue au Centre de sociologie européenne