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Sommaire du numéro spécial "Contre la précarisation"

La démission de l'Etat

Extrait de La misère du monde.

La volonté, tout à fait louable, d'aller voir les choses en personne, et de près, porte parfois à chercher les principes explicatifs des réalités observées là où ils ne sont pas (pas tous en tout cas), c'est-à-dire au lieu même de l'observation : ainsi, il est certain que la vérité de ce qui arrive dans les " banlieues difficiles " ne réside pas en ces lieux ordinairement oubliés qui surgissent de loin en loin au premier plan de l'actualité (1). L'objet véritable de l'analyse, qu'il faut construire contre les apparences, et contre tous ceux qui se contentent de les ratifier, c'est la construction sociale (ou, plus précisément, politique) de la réalité livrée à l'intuition et des représentations, notamment journalistiques, bureaucratiques et politiques, de cette réalité, qui contribuent à produire des effets bien réels, d'abord dans l'univers politique, où elles structurent la discussion, et jusque dans l'univers scientifique.

La noblesse d'Etat et le libéralisme

S'il est fait beaucoup de place, ici, à l'analyse critique des représentations, ce n'est pas pour le simple plaisir de sacrifier aux eux de la polémique. Ces constructions collectives font partie de la réalité qu'il s'agit de comprendre et dont elles sont pour une grande part responsables : c'est le cas par exemple de la vision néo-libérale qui a inspiré les mesures politiques édictées dans les années 70 en matière de financement public du logement, et qui ont contribué à créer la division sociale, souvent matérialisée dans l'espace, comme à Saint-Florentin, par une simple rue, entre les propriétaires de petits pavillons et les habitants des grands ensembles collectifs. Mais lorsque les " émeutes de Vaux-en-Velin ", ou le " meurtre de Saint-Florentin ", font l'ouverture des journaux télévisés et la une des journaux, qui se souvient du Livre blanc des HLM, des commissions Barre ou Nora-Eveno et de tous les débats sur " l'aide à la pierre ", et " l'aide à la personne ", qui ont agité les milieux dirigeants, 15 ans plus tôt, sous Giscard d'Estaing et son secrétaire d'Etat au logement, Jacques Barrot ? Les bureaucraties ont la mémoire courte et les noms de tous ceux qui ont participé à l'élaboration collective de certaines des décisions les plus décisives de l'après-guerre sont complètement tombés dans l'oubli (2). Et de même, peut-on attendre des journalistes, et des philosophes journalistes, qui dissertent doctement, dans les colonnes de leurs éditoriaux, sur le " voile islamique " ou sur les " événements " survenus dans telle ou telle cité de la banlieue parisienne ou lyonnaise, qu'ils s'interrogent vraiment sur la contribution du journalisme à la production de " l'événement " qu'ils croient enregistrer et analyser ?

L'opposition entre le libéralisme et l'étatisme, qui occupe tant les essayistes, ne résiste pas une seconde à l'observation. On constate ainsi par exemple que l'Etat contribue de manière déterminante à faire le marché immobilier, notamment à travers le contrôle qu'il exerce sur le marché du sol et les formes de l'aide qu'il apporte à l'achat ou à la location de logements ; et qu'il contribue, du même coup, à déterminer la distribution sociale de l'espace ou, si l'on préfère, la distribution des différentes catégories sociales dans l'espace (sur laquelle il agit aussi par l'action qu'il exerce sur le marché du travail et sur le marché scolaire). Et c'est le retrait de l'Etat et le dépérissement de l'aide publique à la construction, affirmés, au cours des années 70, dans le remplacement de l'aide à la pierre par l'aide à la personne, qui est responsable, pour l'essentiel, de l'apparition des lieux de relégation où, sous l'effet de la crise économique et du chômage, se trouvent concentrées les populations les plus démunies.

Il est donc impossible de comprendre l'état des choses, en matière de logement comme en maint autre domaine, sans prendre en compte la conversion collective à la vision néo-libérale qui, commencée dans les années 70, s'est achevée, au milieu des années 80, avec le ralliement des dirigeants socialistes. Ce changement ne s'est pas limité à ces transformations de l'humeur idéologique que les " philosophes " médiatiques annoncent comme " retour du sujet " ou " mort de la pensée 68 ". Il s'est accompagné d'une démolition de l'idée de service public, à laquelle les nouveaux maîtres à penser ont collaboré par une série de faux en écriture théorique et d'équations truquées, fondées sur la logique de la contamination magique et de l'amalgame dénonciateur à laquelle ont eu si souvent recours, dans le passé, leurs adversaires marxistes : faisant du libéralisme économique la condition nécessaire et suffisante de la liberté politique, on assimile l'interventionnisme de l'Etat au " totalitarisme " ; identifiant le soviétisme et le socialisme, on pose que la lutte contre des inégalités tenues pour inévitables est inefficace (ce qui n'empêche pas de lui reprocher de décourager les meilleurs) et ne peut en tout cas être menée qu'au détriment de la liberté ; associant l'efficacité et la modernité à l'entreprise privée, l'archaïsme et l'inefficacité au service public, on veut substituer le rapport au client, supposé plus égalitaire et plus efficace, au rapport à l'usager et on identifie la " modernisation " au transfert vers le privé des services publics les plus rentables et à la liquidation ou à la mise au pas des personnels subalternes des services publics, tenus pour responsables de toutes les inefficacités et de toutes les " rigidités ".

Main droite et main gauche de l'Etat

Il suffit de s'arrêter à ce dernier trait pour voir que tout ce corps de lieux communs, élaborés dans des lieux de rencontre spécialement aménagés afin de favoriser les échanges entre " penseurs " en mal de pouvoir et puissants en mal de pensée (revues, clubs et colloques) et inlassablement ressassés dans les journaux et les hebdomadaires, exprime très directement la vision et les intérêts de la grande noblesse d'Etat, issue de l'ENA et formée à l'enseignement de Sciences Po (3). Ce sont ces nouveaux mandarins, friands de primes et toujours prêts au pantouflage, qui, las de prêcher l'esprit de " service public " (pour les autres), comme dans les années 60, ou de célébrer le culte de l'entreprise privée, surtout après 80, prétendent gérer les services publics comme des entreprises privées, tout en se tenant à l'abri des contraintes et des risques, financiers ou personnels, qui sont associés aux institutions dont ils singent les (mauvaises) mœurs, en matière de gestion du personnel notamment ; ce sont eux qui s'en prennent, au nom des impératifs de la modernisation, aux personnels d'exécution, ces " nantis " de la fonction publique, protégés contre les risques de la libre entreprise par des statuts rigides et crispés dans la défense corporatiste des acquis sociaux ; ce sont eux qui vantent les mérites de la flexibilité du travail, lorsqu'ils ne prônent pas, au nom de la productivité, la réduction progressive des effectifs.

On comprend que les petits fonctionnaires, et tout spécialement ceux d'entre eux qui sont chargés de remplir les fonctions dites " sociales ", c'est-à-dire de compenser, sans disposer de tous les moyens nécessaires, les effets et les carences les plus intolérables de la logique du marché, policiers et magistrats subalternes, assistantes sociales, éducateurs et même, de plus en plus, instituteurs et professeurs, aient le sentiment d'être abandonnés, sinon désavoués, dans leur effort pour affronter la misère matérielle et morale qui est la seule conséquence certaine de la Realpolitik économiquement légitimée. Ils vivent les contradictions d'un Etat dont la main droite ne sait plus, ou pire, ne veut plus, ce que fait la main gauche, sous la forme de " doubles contraintes ", de plus en plus douloureuses : comment ne pas voir par exemple que l'exaltation du rendement, de la productivité, de la compétitivité ou, plus simplement, du profit, tend à ruiner le fondement même de fonctions qui ne vont pas sans un certain désintéressement professionnel associé, bien souvent, au dévouement militant (4) ?

Plus profondément, c'est la définition même des fonctions de cette " bureaucratie de base " (street-level bureaucracy) qui se trouve profondément transformée par la substitution, dans le domaine du logement, mais aussi ailleurs, avec par exemple le Revenu minimum, de l'aide directe à la personne aux anciennes formes d'aide au service, dont on a bien montré qu'elles ont des conséquences tout à fait différentes : en parfaite conformité avec la vision libérale, l'aide directe " réduit la solidarité à une simple allocation financière " et vise seulement à permettre de consommer (ou à inciter à consommer davantage), sans chercher à orienter ou à structurer la consommation (5). On passe ainsi d'une politique d'Etat visant à agir sur les structures mêmes de la distribution à une politique visant simplement à corriger les effets de la distribution inégale des ressources en capital économique et culturel, c'est-à-dire à une charité d'Etat destinée, comme au bon temps de la philanthropie religieuse, aux " pauvres méritants " (deserving poors). Les formes nouvelles que revêt l'action de l'Etat contribuent ainsi, avec l'affaiblissement du syndicalisme et des instances mobilisatrices, à la transformation du peuple (potentiellement) mobilisé en un agrégat hétérogène de pauvres atomisés, d'" exclus ", comme les appelle le discours officiel, que l'on évoque surtout (sinon exclusivement) lorsqu'ils " posent des problèmes " ou pour rappeler aux " nantis " le privilège que constitue la possession d'un emploi permanent. (…)

(1) La division entre les disciplines, ethnologie, sociologie, histoire et économie se retraduit dans des découpages tout à fait inadéquats des objets d'étude, avec par exemple l'opposition entre les monographies circonscrites au local, et incapables, de ce fait, de saisir les mécanismes dont elles enregistrent les effets, et les analyses d'ambition plus systématique, mais portées à choisir plus ou moins arbitrairement dans la complexité des faits, pour construire des modèles " stylisés ".

(2) On trouvera tous ces noms, et surtout une analyse de la production de la politique du logement, dans le numéro 81-82 de Actes de la recherche en sciences sociales, publié en mars 1990, et consacré à " l'économie de la maison ".

(3) On pourra vérifier que l'analyse qui avait été faite, bien avant son triomphe, de cette thématique et de ses conditions sociales de production, reste tout à fait valide, malgré l'aggiornamento apparent qui lui a été apporté par les Enarques socialistes (cf. P. Bourdieu et L. Boltanski, La production de l'idéologie dominante, Acte de la recherche en sciences sociales, 2-3, 1976, p. 1-73).

(4) On a observé que les personnes qui entrent dans le service public, et tout particulièrement dans les " street-level bureaucraties ", ont souvent un certain dévouement à leur fonction qu'elles tiennent pour susceptible d'être utile socialement (cf. M. Lipsky, Street-level Bureaucracy, Dilemmas of tbe Individual in Public Services, New York, Russell Sage Foundation, 1980, p. XII).

(5) Cf. C. Gruson et J. Cohen, Tarification des services publics locaux, Paris, La Documentation française, 1983, p. 47-48 et P. Chambat, Service public et néo-libéralisme, Annnales ESC, 3, 1990, p. 615-647.

Pierre BOURDIEU,
Sociologue,
Professeur au Collège de France