Les 12 et 13 décembre prochains, à quelques jours près, nous pourrions fêter un premier anniversaire : celui de la réactivation de la Coordination des Professionnels du Spectacle de Grenoble (en sommeil depuis 1992, date du précédent conflit impliquant les acteurs de la culture en France). Une coordination qui, l'an dernier, participa activement depuis la bibliothèque occupée du Cargo (Maison de la culture, scène nationale et centre chorégraphique et dramatique national de Grenoble) au mouvement de défense du régime d'assurance chômage des intermittents du spectacle, directement remis en cause par une déclaration provocatrice du patron des patrons en novembre 1996.
Un
an a passé et cette coordination existe toujours, comme une dizaine
d'autres partout en France d'ailleurs ; l'annonce de la prorogation de leur
régime d'assurance chômage jusqu'au 31 décembre 1998
n'a pas eu l'effet escompté, les professionnels du spectacle sont
restés mobilisés. Leurs coordinations ont continué
de se réunir conjointement plusieurs fois sans jamais tomber dans
le piège de créer une coordination nationale, qui aurait à
tous les coups déconnecté la tête du mouvement de ses
jambes, elles ont perduré au-delà de la tempête, bien
après le calme revenu pour maintenir toujours leur vigilance en alerte,
pour interpeller les responsables politiques et les partenaires sociaux
et pour approfondir leur analyse sur la place que doit avoir la culture
et ses acteurs dans la société.
A Grenoble comme à Lyon, à Bordeaux, à Reims, à Paris, etc., etc., des réalisateurs, des techniciens, des danseurs, des chorégraphes, des musiciens, des acteurs et des metteurs en scène ont continué de se retrouver tous ensemble une fois par semaine. Et ils continueront encore demain ! Car depuis les premiers jours de ce mouvement, qu'aucun média n'a été capable de comprendre (et pour cause ! il manquait trop d'images spectaculaires), les artistes et les techniciens de France ont pris conscience que le conflit qui les opposait au patronat dépassait, et de loin, le simple cadre du statut de leurs professions. Ils continueront, et même au-delà de toute échéance, car à travers eux et leur régime d'assurance chômage, c'est toute l'organisation du travail et le concept de solidarité interprofessionnelle qui sont directement remis en cause par le haut patronat français.
Ils continueront à revendiquer le partage équitable du travail et des richesses et à dénoncer les patrons qui tentent d'imposer cette " flexibilité " qui leur permettrait uniquement de générer encore plus de profits ! Car il faut bien comprendre la raison pour laquelle le haut patronat essaye depuis plus de 15 ans de " rogner les ailes " de ceux qui font la culture de ce pays, pourquoi les médias complices sont incapables d'expliquer au public ce régime particulier d'assurance chômage, pourquoi certains crient aux privilèges, espérant bien manipuler ainsi cette opinion publique si chère à leurs sondages : les professionnels du spectacle sont, de par leur métier, en " totale flexibilité ", et ce depuis toujours. Ils sont obligés d'alterner des périodes plus ou moins courtes de travail avec des périodes toujours trop longues de chômage. Ils sont fondamentalement confrontés à de multiples employeurs. Face aux institutions, ils sont trop souvent assimilés à des chômeurs. Ils connaissent la précarité : en 1992, 79 % des intermittents du spectacle vivant ont eu un revenu annuel brut (allocations chômage incluses) inférieures à 75 000 Frs, dont 40 % ont eu un revenu annuel brut inférieur à 40 000 Frs (chiffres publiés par les Assedic). Alors, même si ce statut actuel ne les satisfait pas complètement, il reste pour eux et pour leurs créations un minimum vital non négociable sans eux ! (il a déjà suffisamment été rogné dans le passé). Leur régime d'assurance chômage est le plus juste d'Europe, il leur offre (difficilement) la possibilité de choisir entre créativité et productivité, il leur laisse au moins le temps suffisant pour prendre le recul nécessaire face à leurs implications et il leur donne malgré tout les moyens d'être citoyens à part entière.
Il faut bien comprendre que ceux-là même qui veulent remettre en cause ce régime d'assurance chômage sont ceux qui en usent et en abusent en toute impunité (un intermittent coûte deux à trois fois moins cher qu'un permanent ; une majorité intolérable de cotisations sociales ne sont pas versées aux différentes caisses ; et, comme le pouvoir politique n'a aucun moyen de pression sur le pouvoir économique en temps de " soit-disante " crise de l'emploi, les plus gros employeurs du secteur portent une importante responsabilité), que ceux-là voudraient bien aussi et par la même occasion faire basculer toutes les petites associations dans le secteur concurrentiel et commercial, juste histoire d'appliquer cette inacceptable loi du plus fort et du plus compétitif. Derrière ce terme d'intermittence se cache un état d'esprit et un fonctionnement propres aux métiers de création culturelle, et ceux qui veulent le remettre en cause n'ont pas d'autre objectif que d'imposer ce type de fonctionnement (sans son état d'esprit, bien sûr !) à de plus en plus de monde (les parcs de loisirs sont devenus les premiers employeurs d'intermittents en France, il y a déjà des contrats d'intermittents à la Poste et dans le nucléaire). Demain, il n'y aura plus, ou si peu, de salariés à plein temps ! Alors, si les professionnels du spectacle vivant et de l'audiovisuel ne défendent pas bec et ongles leur spécificité, beaucoup d'autres dans l'avenir auront à pâtir de ces faiblesses ou de ces insouciances.
Ne serait-ce que pour maintenir la pression afin que soit entendu le message pourtant simple qu'ils tirent de leurs différentes analyses, les professionnels du spectacle veilleront encore et toujours en toute autonomie, ils répondront présent à toutes les initiatives comme celles de ces Rencontres européennes contre la précarité. Ils veilleront à être entendus : la culture n'est pas à vendre, elle ne peut pas être soumise à des critères de rentabilité car elle est, par essence, incompatible avec " ce grand marché " unique, centralisé et centralisateur. La culture n'est pas une affaire de spécialistes sectorisés et identifiés, tout bonnement parce que la culture participe de l'art (n'en déplaise à certains), et l'art n'est pas une science. Elle échappera toujours à toute norme car sa vocation n'est pas de produire, mais de créer ! Sa finalité relève du don et non du commerce. La culture s'opposera toujours à toute forme de pensée unique car elle ne confond pas la liberté avec le libéral.
En refusant sciemment de focaliser leurs actes et leurs pensées sur des revendications catégorielles, les intermittents du spectacle refusent de trahir leur volonté de questionner, de penser et de transformer le monde. Ils essayent modestement de nous alerter sur le fait qu'en laissant se sectoriser notre vis quotidienne, nous nous laissons déposséder de notre capacité à analyser le monde dans sa globalité. Ils ne font que confirmer que tout corporatisme provoque la perte des idéaux égalitaires, ces " chères " utopies que nous laissons se noyer, se diluer dans les entrelacs socioprofessionnels, sacrifiées comme elles le sont sur l'autel d'un chômage bien pratique pour tous ceux qui continuent de croire que la création de richesses ne peut se faire que par l'exploitation des individus. Etre intermittent ne veut pas dire être chômeur et encore moins être corvéable et jetable à loisir.
Oui, des raisons d'agir, les professionnels du spectacle n'en manquent pas et, à tous ceux qui voudraient tant les opposer aux syndicats, ils leur répondent que la coordination permet de renouer avec le droit fondamental et inaliénable de la citoyenneté. Cette citoyenneté concernée, responsable et participative qui est à l'origine même de toute coordination, de tout syndicat, de toute association à vocation sociale ou culturelle, de toute revendication.
Christophe CHAMPEAU,
Acteur et metteur en scène,
Coordination des professionnels
du spectacle vivant et de l'audiovisuel