Les conséquences les plus immédiates du retrait de l'Etat affectent évidemment la mission de service public vers laquelle il a été progressivement infléchi avant qu'elle ne soit mise en cause par le libéralisme. Bien que l'idéologie libérale s'efforce par tous les moyens de convaincre qu'on peut à la fois servir le bien commun et les intérêts des détenteurs de capital économique, la compétition économique mondialisée et la réduction des inégalités, il est évident que cette mission de service public est compromise par le primat accordé à l'économique ; dans tous les domaines qui rendaient effectifs les droits afférents à la citoyenneté (santé, éducation, transports, culture, moyens de communication, etc.), les moyens dépendent avant tout du respect des critères de Maastricht. Ghéttoïsation des catégories sociales livrées à leur dénuement, précarisation des autres, fermeture des hôpitaux, éviction des formes d'expression culturelles non rentables et des savoirs " improductifs ", perte de l'autonomie de domaines comme la presse et la recherche fondamentale en constituent quelques effets concrets.
Le
poids en retombe sur des acteurs désignés comme des privilégiés
(et redevables à la société) de n'être pas exclus.
Pour ne citer que ces exemples, on demande aujourd'hui aux enseignants de
suppléer seuls aux inégalités sociales qui se retraduisent
scolairement (sans moyens supplémentaires) et on leur impute la responsabilité
des manques de débouchés sur le marché du travail.
Dans les hôpitaux qui survivent, on crée des " pools "
d'infirmières qui ne sont plus rattachées à des services
et à des malades particuliers, mais doivent déambuler d'un
service à l'autre sur commande. Cette forme de flexibilité
économise du personnel en même temps qu'elle rend impossible
le suivi des malades, important pour eux comme pour l'infirmière
à qui on demande, en plus, de " faire de la qualité ".
Même dans le secteur public se développe un sous secteur qui divise les salariés et maintient une pression tout à fait analogue à celle exercée par la fameuse " armée industrielle de réserve " décrite par Marx : les Contrats Emploi Solidarité sont depuis longtemps les précaires du service public, on leur ajoute aujourd'hui les emplois jeunes, qui travaillent dans le service public sans avoir les avantages et considéreront bientôt comme des privilégiés ceux qui ne sont pas encore révocables à merci. Quant au secteur privé qui fonctionne comme le véritable modèle, il ne peut, dans le cadre d'une économie mondialisée que tendre vers une logique de réduction des coûts salariaux, ce qui implique précarisation ou/et chômage supplémentaires. Les individus ne sont plus en position de peser dans un rapport de force d'emblée inégalitaire, et cela d'autant moins que le service public ne peut plus servir de référence à des revendications salariales, et qu'il est trop fragilisé lui-même pour mener des luttes qui pourraient profiter à la société toute entière. Parce qu'ils ne cherchent plus à résorber les inégalités, les représentants de l'Etat s'orientent vers un rôle répressif : ne pas interférer sur les rapports de force entre les groupes sociaux, c'est se résoudre à devoir se protéger des exclus définitivement " inemployables " et potentiellement violents (donc portés au vandalisme, vols, et agressions de toutes sortes). Dans ce sens, l'adoption récente par le Premier ministre d'un discours " sécuritaire " est tout à fait significative de la politique qu'il entend mener.
Sandrine GARCIA,
Sociologue,
Université de Chambéry