Ne prenez pas les chômeurs pour des idiots s'il vous plaît, et tout d'abord, qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire des mots comme chômage, Revenu Minimum d'Insertion, Allocations Formation Reclassement, etc. ?
Ah ! Surtout les mots qui commencent en c.h.o., ils sentent mauvais la valeur " travail " de nos parents. Tout était cassé, ils ont reconstruit. Ignoble jeu de société.
Le travail est avant tout une unité mécanique, et tu produis un travail lorsque tu arroses ton jardin. Oui je bosse, moi aussi j'ai du travail.
Bien
! Mais il me faut aussi un emploi, un travail rémunéré,
donc pour payer
et de l'emploi hé ! il n'y en a pas pour tout
le monde, et j'annonce les chiffres : demain 5 % des sans-emploi trouveront
un job.
Arrêtez de hurler, c'est une information qui en vaut bien d'autres, elle est nulle, arbitraire, ne signifie rien. Et alors ? En pleine discussion sur la réduction du temps de travail, les informations radiodiffusées déclarent sérieusement que les barrages de routiers en grève sont levés pour " 10 000 francs par mois pour 200 heures de travail ". Sans rire. Et, en félicitant le gouvernement pour sa gestion du conflit.
C'est là le réveil d'une démocratie accomplie qui cherche à s'associer définitivement avec d'autres démocraties accomplies pour fonder une Europe solidaire arrimée sur le marché mondial.
Cet aparté est destiné à montrer une capacité d'analyse politique, de manière à situer les pages qui suivent. Merci.
Bonjour,
Ils sont les marcheurs contre le chômage, la précarité et l'exclusion : rassemblement bigarré de SDF, RMIstes, syndicalistes, retraités, sans-emploi, malades, alcooliques, précaires, exclus, militants, malades mentaux légers, fumeurs de drogue douce, jeunes, fainéants intégraux, tabagiques, femmes, vieux, dépressifs chroniques, hommes, et bien d'autres choses encore.
Pourquoi ont-ils fait cette marche jusqu'à Amsterdam ?
Beaucoup de gens se réunissent autour d'une table avec des " niveaux de protocole " importants. " Faire de l'argent " est un niveau de protocole très important ; il ne reste alors plus qu'à se mettre d'accord sur l'art et la manière, mais quelles solides amitiés cela ne crée-t-il pas un accord tacite comme celui-là, quels agendas, quels vins somptueux !
Et d'un autre côté, vous prenez un groupe de précaires embourbés dans leur histoire et ils vont essayer de se mettre d'accord. A plus tard !
- Oh ! Il n'y a plus de café donne-moi de l'argent pour aller acheter un café, le collectif d'accueil, ça assure pas. On mange sur un comptoir, debout dans un gymnase, ils nous prennent pour des cons avec leurs sandwiches. Au fait qu'est-ce qu'on a mangé à midi ?
- Attends s'il te plaît, je distribue les cigarettes.
- Ah ! Tu as acheté de l'AJJA Bleu ?
- Y'a pas d'AJJA en Hollande.
- Ben alors du tabac brun à rouler
- " Brun " en hollandais, c'est comment ?
- brown ?
- Bon, on demandera à Eric tu peux charger les sandwiches du midi dans le camion s'il te plaît ?
- Merde non ! Encore des sandwiches et puis je veux un café d'abord.
- Hé ! Ca fait une heure et demie que tout le monde est debout.
- Ouais, mais bon, si les premiers réveillés se permettent de boire tout le café, moi je ne suis plus d'accord.
- Mais tu dormais où ? On t'a pas vu sinon on t'aurait réveillé.
- Dans le champs, à côté il y avait trop de bruit, des ronflements impossibles dans le gymnase quand je suis rentré.
- Moi je m'emmerde, ils m'emmerdent tous dans cette Marche, je suis trop vieux pour commencer à bosser ouais il me faut une riche héritière maintenant.
Un peu plus tard dans la matinée après quelques kilomètres à pied.
- Donne-moi de l'eau.
- T'as un verre ?
- Non !
Les heureux possesseurs de " maladies secrètes déclarées " (dont personne ne saura jamais si elles sont réelles ou juste un prétexte à exiger un verre) jubilaient.
- Je ne peux pas te faire boire dans ma gourde, je suis malade. Trouve-toi un verre.
- Un verre !, un verre ! J'en ai marre, il me cherche avec son verre. D'ailleurs, j'ai pas eu de café ce matin et si tu continues avec ta flotte, je vais faire comme avec mon tour de parole dans les réunions, je demande rien, je prends !
Une enseigne de bistro surgit sur la droite
- Garde-la ta flotte, avec l'argent du café je vais boire une bière.
Les sans-le-sou pourraient se dire que si le " monde du travail " leur est inaccessible, ce n'est pas de leur faute, ils rêveraient au génie humain avec ses inventions magiques permettant au genre du même nom d'évoluer favorablement vers une société riche et équilibrée, d'une richesse toute en valeur bien sûr. Comme cette phrase est compliquée avec ses mots à double sens.
Le rêve se brise lorsque chaque facture, chaque repas, chaque vitrine, chaque visite au dentiste, chaque annonce ANPE, chaque feuilleton TV, chaque voiture qui passe est une humiliation personnelle.
Et toujours " on veut " créer de l'emploi à tout prix (sic).
Certains marcheurs avaient une carrière professionnelle derrière eux mais la majorité vivaient et vivent encore une situation matérielle difficile. La question reste : pourquoi venir se joindre à ce mouvement européen organisé par on ne sait trop qui, on ne sait trop comment ni trop pourquoi ? Environ 10 % des participants connaissaient les textes d'Appel à la Marche européenne et leurs revendications et pas 100 % après le 14 juin.
Mais la formation et l'information sont tout de même présentes dans les diverses rencontres avec les collectifs d'accueil des villes traversées, et puis c'est parfois très simple :
- Moi, je n'arrive pas à passer outre le concept de propriété privée dans les actions de réquisition de logements. Imagine, le mec il a un petit immeuble de rien du tout et puis on vient squatter.
- D'abord, ce sont des immeubles vides qui sont squattés, des immeubles qui appartiennent à de grandes sociétés et puis pour les familles avec des enfants, il y a urgence quand même.
- Ah ! Ouais c'est vrai.
La forme de cette action, pensée et organisée par d'autres, leur convenait bien, ils avaient un petit pari commun : la précarité de vie ou une ancienne précarité mal digérée parce que traumatisante. Cette manière de protester (marche, manifestation, voyage) les a emballé. Ils sont repartis chez eux fatigués, en ayant relevé un peu la tête, en ayant le sentiment que c'était possible, qu'un certain rapport de force existait et ne demandait qu'à se développer.
Finalement oui, les riches sont moins nombreux que les pauvres. Où sont-ils ceux qui ont quelque chose à perdre ? Où sont-elles les forces de coercition devant un mouvement pacifique, rempli de braves gens qui parlent librement et ne demandent qu'à être écoutés ?
Avec mon RMI, je ne suis pas un voleur, je ne suis pas un barbare, je ne suis pas un imbécile, je ne suis pas un coupable. Mais qui suis-je alors ? Où est ma place ? Dois-je la demander et attendre ou la prendre ? Dans tous les cas, moi le mauvais, je ne suis plus seul et peut-être que mes questions ne sont-elles pas si personnelles que ça. Tous ensemble il faut répondre, finalement. La Marche aurait dû se poursuivre pour répondre aux questions naissantes, pour beaucoup d'entre-nous " avoir un travail " ne résoudrait pas grand chose, pour certains d'entre-nous avoir un logement individuel n'est pas envisageable. En attendant de savoir, le mieux est encore d'agir parce que si l'Europe des chiffres convergents bouscule encore les populations, il va y avoir du grabuge, inéluctablement. Les Européens ne se connaissent pas, on ne leur laisse pas le loisir d'enterrer leurs vieux démons, pressés que nous sommes par les impératifs économiques des multinationales et de leurs valets politiques. Il n'est pas certain qu'à la sortie de cette troisième guerre (l'économique) qui n'a déjà fait que trop de morts, la divine croissance reprenne de si tôt.
En attendant que 100 % des enfants sachent lire en entrant au collège, qu'ils puissent manger à la cantine de l'école, en attendant qu'on rase tous les ghettos urbains, que les chiffres de la misère soient vrais le rapport de force se développe entre les appels à la désobéissance civile, les réquisitions, la haine, les compteurs EDF bloqués par une petite aiguille, les licenciements, l'abstentionnisme, les déprimes et le fascisme.
Rendez-vous le 14 juin 98 à Amsterdam, Place du Dam, pour le départ de la première Marche Mondiale Perpétuelle (nous sommes déjà un groupe de 3 personnes). Cet appel s'adresse à tous ceux qui ne possèdent à la fin de chaque mois, que les forces de vivre 30 jours encore.
Une Marche Mondiale pour aller vérifier si les bénéfices record de l'industrie automobile allemande ne se fait pas sur le dos des travailleurs de l'ex Allemagne de l'Est.
Nous n'avons d'autre choix que de rester motivés maintenant.
Jean-Michel MANCIER,
Marche européenne - le retour