(Extrait de l'édito du bulletin de mars 1997 de la Fédération de l'Isère de la Libre Pensée)
Dans le Dauphiné Libéré du 2 février dernier, paraissait en gros titre, sur toute la largeur d'une page : "Combattre pour la laïcité". La laïcité revient décidément à l'honneur et nous nous en réjouissons. Il s'agissait, nous dit le journal, d'une rencontre régionale autour du thème central de la laïcité dont l'organisation avait été confiée à la section de Grenoble de la Ligue des Droits de l'Homme.
Le Député-Maire Michel Destot, qui était présent, y est allé de son petit discours sur la laïcité. Je cite : "... La laïcité ne saurait exister si elle n'est pas tolérance avant tout". Puis plus loin : "... il ne s'agit pas de repartir en guerre contre l'Eglise ou je ne sais quelle autre religion mais bien d'affirmer (...) que partout où la religion dirige les institutions d'un pays, le pluralisme, la tolérance et la liberté sont souvent menacés dans leur existence même." Tout cela est bel et bon : voilà en effet un petit chef d'uvre de déclaration lénifiante sur un sujet toujours brûlant. Je suis navré, Monsieur Destot, mais non ! la laïcité n'a jamais été, avant tout, la tolérance ! Il suffit de connaître un peu l'Histoire passée et présente et de gratter sous le vernis ce mot revenu d'actualité en partie grâce à nos efforts.
L'Histoire nous apprend en effet que les religions monothéistes n'ont eu de cesse d'imposer sans partage leur vérité au prix de massacres, voire de génocides. Après s'être mesurées pendant des siècles, elles ont dû composer entre elles au point de cohabiter vaille que vaille. Alors s'est instaurée, peu à peu, une sorte de tolérance implicite, d'état de non-guerre, d'armistice larvé. L'Humanité continuant pendant ce temps de progresser lentement, elles ont peu à peu perdu les pouvoirs qu'elles détenaient sur les sociétés soit directement, soit par délégation temporelle concédée aux rois et aux princes. Aujourd'hui, elles sont plutôt contraintes de se tolérer. Mais il reste, de la part de celui qui se croit toujours détenteur de vérité face à l'autre, dans cette façon de le supporter, de le côtoyer, une bonne dose de condescendance. Rien n'est plus inégalitaire que la tolérance.
Le mot, certes, a fait fortune à l'époque où Voltaire criait au monde son dégoût quand celle qu'il appelait l'Infâme ~ l'Eglise catholique, apostolique et romaine encore toute puissante ~ faisait supplicier en place publique le Chevalier de la Barre. Mais, Dieu merci, les choses ont progressé. Et se référer, plus de deux siècles après, à un mot qui avait une connotation plutôt révolutionnaire, sans sembler s'apercevoir que quelques lois républicaines étaient entre temps passées par là, est faire preuve d'une myopie certaine devant l'Histoire, ou d'un état d'esprit plutôt rétrograde.
Car enfin, que disent-elles, ces lois républicaines ? Et il sera, bien sûr, fait ici essentiellement allusion à la loi du 11 décembre 1905 concernant la séparation des Eglises et de l'Etat. Cette loi dit (article 1er) : "La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes...". Elle affirme donc un droit fondamental, une liberté fondamentale qui conditionne toutes les autres, en même temps que les moyens de la faire respecter. Elle dit que tout citoyen est libre de croire ou de ne pas croire. Elle dit aussi (article 2) : "La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte". Pourquoi dit-elle cela, cette loi, ou plutôt ceux qui, après de longs débats, l'ont énoncée ? Ils ont dit : en voilà assez de siècles et de siècles de pouvoir des religions, d'immixtion des religions dans la vie des Etats, des gouvernements, des corps sociaux, dans l'éducation des futurs citoyens. C'en est assez des lois édictées sous la pression morale des représentants des dogmes religieux qui entravent le respect des libertés individuelles que la déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen avait pourtant voulu établir. Les longues luttes politiques, sociales, révolutionnaires qui émaillent le XIXème siècle ne sont rien d'autre que des tentatives de contraindre l'application dans les faits des grands principes proclamés en 1789. L'installation laborieuse de la IIIème République et sa consolidation permettront enfin l'instauration d'une conquête historique éminemment progressiste : la relégation du religieux dans le domaine privé. Et c'est cela la laïcité, et rien d'autre. Tout le reste est bavardage, démagogie, confusion, perte de repères.
Mais nous avons un peu oublié Monsieur Destot, avec sa "tolérance avant tout". Certes, la tolérance est un corollaire évident de la laïcité, mais rien de plus. Et l'inverse n'est même pas vrai. La tolérance n'est surtout pas la laïcité. Parce qu'elle est, comme nous en avons expliqué l'historique, lourde d'arrières pensées et soumise aux pressions communautaires dominantes. A preuve cette tolérance douteuse qui, dans nombre de conseils d'administration de lycées et collèges publics s'insurge vertueusement contre le tchador et dans le même temps met tout son zèle à appliquer la circulaire Monory de 1988 sur la création d'aumôneries.
Les établissements privés, catholiques à près de 90% n'ont pas ce genre d'état d'âme. Ils ont reçu en revanche et en violation flagrante de la loi de 1905, soit directement de l'Etat, soit des collectivités territoriales environ 60 milliards lourds en 1996. Dans le même temps, des milliers de maîtres auxiliaires du public sont mis au chômage. Est-ce bien tolérable, Monsieur Destot ? Votre meilleur ami, Monsieur Rocard fut le premier Ministre de l'Agriculture de la Vème République à subventionner massivement l'enseignement catholique agricole. Votre tolérance est sans limites, Monsieur Destot...
C'est à force de tolérance tous azimuts, de compromissions et de petites lâchetés qu'on a, certain matin, au lendemain d'élections partielles, le réveil douloureux...
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