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Sommaire numéro 4, juin, juillet, août 1997. Laïcité

Sécularisation contre laïcité

La plupart des pays occidentaux ont des Constitutions, ou des devises faisant explicitement référence à la religion, limitant parfois l'accès à la magistrature suprême aux seuls catholiques ou aux seuls protestants (Suède, Irlande, Suisse, Espagne…). Cela donne un "In God we trust" pour les Etats-Unis, un "Dieu et mon droit" pour la Grande-Bretagne, et un "Dieu, Prince, Patrie" pour le Liechtenstein. A l'évidence, ces Etats ne sont pas laïques mais des démocraties chrétiennes. Qui le leur reprocherait ? En France même, subsistent des îlots non laïques. Voyez l'Alsace-Moselle qui bénéficie d'un concordat religieux: écoles primaires confessionnelles, cour d'assises affichant le crucifix ; clergé des trois principales religions payé par l'Etat ; direction des cultes existant à Strasbourg ; lendemain de Noël et vendredi saint chômés.

Quand nous parlons de sécularisation nous entendons autonomie de la société par rapport au divin ; mais aussi autonomie des sciences et de l'éducation. Le sujet divin, propre à l'Eglise, se transforme en sujet humain. L'homme devient acteur dans la société, et la religion, affaire personnelle.

La laïcité, elle, cette caractéristique de la France, est une sécularisation poussée à l'extrême grâce à une séparation Eglises-Etat. En Europe, la religion a, longtemps, occupé tout l'espace social. Peu après Constantin, l'Eglise a soumis la société à son autorité, lui ôtant toute existence propre, pour la diviser entre ceux qui étaient dans le vrai et ceux qui étaient dans l'erreur. Cette domination a abouti à mettre hors la loi la science, la rationalité et la pensée libre. L'emprise de l'Eglise, notamment en France a été telle que le clergé a pu régenter les registres paroissiaux (les protestants ne pouvaient enregistrer leurs naissances), les hôpitaux, les pompes funèbres, les cimetières et les tribunaux (présence de crucifix). Le nécessaire dégagement d'un espace profane passait, dès lors, par une confrontation avec l'Eglise. De 496, date du sacre de Clovis, à 1905, date de séparation des Eglises et de l'Etat, en passant par la sécularisation du clergé et l'abolition des dîmes (1789), une lutte farouche aboutira à la victoire de l'Etat. Il s'ensuit que le mouvement de sécularisation en Europe et, dans sa forme extrême, la laïcité, ont été d'abord l'expression d'un refus de mode de pensée autoritaire imposée par les clercs.

Les ressorts d'une telle évolution n'ont pas existé dans le monde arabo-musulman et lui restent fondamentalement étrangers. L'Eglise est inconnue et inconcevable pour un musulman. Aucun appareil religieux véritable ne pourrait se développer ou donner naissance à quelque pape infaillible. Chaque musulman est déjà un prêtre en face à face direct avec Dieu. Il est un chaînon solidaire de la société, qui garantit son existence grâce au respect d'une règle simple : faire le bien et interdire le mal. Autrement dit, la cité musulmane - stricto sensu - est une entreprise de justice, et le Dieu de l'islam est un Dieu de justice. Or la justice suppose une relation à autrui. Le musulman est donc nécessairement un être collectif, un actionnaire moral au sein de la société musulmane. Il demande et rend compte. Il est nécessairement acteur dans la construction sociale. Le chef de la communauté musulmane, lui-même, est élu par un conseil d'administration de la cité musulmane, le majlis de la Choura (conseil consultatif). Il est révocable pour peu que les actionnaires lui retirent leur confiance.

On le voit, la société musulmane n'évoque en rien la relation société-Eglise de type européen. Pour introduire la laïcité il faudrait au préalable identifier une Eglise - quelle Eglise ? - afin de l'expulser de l'espace public. Cela n'est pas possible. Par contre, la sécularisation existe déjà par le biais de l'autonomie individuelle. Il suffirait de renforcer la démocratie. L'islam, du reste - le croiriez-vous ? - pousse paradoxalement au désenchantement (société non régie par le sacré) par des recommandations lancinantes de recourir à la science et à la rationnalité: "Il faut rechercher la science fût-ce en Chine", "L'encre du savant est plus sacrée que le sang du martyr", "Dieu est Science"… Rappelez-vous que les sciences expérimentales dues aux Arabes, et la "laïcite" d'Averroës ont été condamnées en leur temps par ces intégristes qu'étaient l'Eglise et Pétrarque.

Persister à voir le monde musulman à travers une grille de lecture occidentale serait contre-productif et reviendrait à faire du "laïcisme", c'est-à-dire à faire de la laïcité une dangereuse doctrine guidée par la volonté d'expulser la religion du cœur de l'homme. Le musulman moyen n'a pas manqué d'opérer un tel raccourci et considère déjà la laïcité comme une tentative occidentale de "désislamisation".

Quant à l'islamisme, il ne saurait être assimilé à une quelconque tare spécifique à l'islam. Il traduit une désarticulation du corps social ayant amené une révolte des actionnaires, des "laïcos" justement (mot grec à l'origine du mot "laïc"), la "masse des rustauds", contre l'injustice, contre ceux qui n'ont pas honoré le contrat de la cité. Tous les musulmans le comprennent ainsi, même s'ils condamnent fermement la forme d'expression violente.

Alors, s'il vous plait, ne faisons pas comme l'Eglise qui, autrefois, prenait les épileptiques pour des possédés.

Hamid CHORFA, Journaliste algérien, Politologue