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Sommaire numéro 4, juin, juillet, août 1997. Laïcité

Lettre à mes parents, à leurs amis et à la génération 68

Le siècle de vos grands-pères avait commencé sur une Europe repue et satisfaite. Les nations dominantes se partageaient le monde dans un mépris et un nationalisme exacerbé jusqu'à la haine. Les valeurs qui restaient, même religieuses et morales, furent exploitées comme vecteur de domination politique et culturelle. On vit des peuples opprimés et massacrés "pour leur bien" ; des armées se lever à la conquête du monde, et la guerre glorifiée comme valeur suprême de la patrie. Lorsqu'au début du siècle les nations européennes s'affrontèrent dans un combat suicidaire, vos grands-pères se sont retrouvés sans puissance et sans but. Ils perdirent leurs repères et leurs valeurs ne véhiculaient plus rien. Un peuple sans repère est un peuple perdu, vos grands-pères oublièrent le sens de "citoyen", de "responsabilité" et de "respect". On a tort de dire qu'il n'a fallu que d'une crise économique pour imposer le fascisme en Europe. En 1922, Mussolini marchait sur Rome ; pendant la même période les Français et les Belges imposaient leur hégémonie à l'Allemagne en occupant la Ruhr tandis que Staline inventait le totalitarisme en Russie. Parce qu'ils ne croyaient plus en rien, vos grands-pères ont ouvert les portes de l'Europe au fascisme et à la barbarie ; ils ont inventé la collaboration, l'extermination ethnique et les idéologies extrémistes. Aux noms du fascisme et du communisme ils envoyèrent leurs fils au combat. Les démocraties furent trop faibles pour s'y opposer ; les gens ne croyaient plus en elles. Elles se laissèrent envahir sans résistance, le plus souvent en se suicidant sans se battre.

Confrontés à la dictature ou à l'occupation, vos pères, eux, n'ont pas abandonnés leurs espoirs et ils ont vaincus les idéologies. Ils vous ont appris à ne pas être attirés par les sirènes de la haine. Vos pères connurent dans la violence le prix de la liberté et le sens de la démocratie. Ils vous l'enseignèrent ; ils reconstruisirent un monde où les peuples se libérèrent du joug des métropoles ; ils créèrent des sociétés pragmatiques, entre capitalisme et socialisme. Ils inventèrent la sécurité sociale, les services publiques, l'égalité des chances et des peuples.

Vous êtes nés dans la période faste d'après guerre, dans un monde reconstruit et solide. C'était l'époque de la télévision, de la conquête spatiale, des grandes utopies tiers-mondistes. Le monde bougeait à toute allure, il se libérait lentement, la misère régressait; ce fut l'époque de la consommation de masse. En 1968, vous avez eu vingt ans. Gavés de la liberté que vos pères avaient conquis par les armes, vous avez aussi voulu mener votre combat. Vous juriez en une société plus libre et sans contrainte. Vous avez craché sur la morale et la religion de vos grands-pères en théorisant la liberté absolue et l'esprit de révolte. Ce faisant, vous avez confondu la liberté et le néant. Vous êtes la génération de la philosophie du "non" à toutes les structures et à toutes les croyances. Vous avez voulu une société sans contrainte morale. Les mots "morale" et "croyance" sont devenus péjoratifs. Vous avez détruit le sens du sacré, vous avez construit une pensée basée sur un matérialisme qui a mis sur le même plan l'argent et l'homme. Les valeurs spirituelles et artistiques sont devenues une quantité de monnaie. Vous avez glorifié l'idéologie du "laisser-faire". Vous avez mis des prix sur tout. L'objet et l'individu sont devenus des produits, l'art et la littérature des biens de consommation ; la politique et le sport sont devenus des affaires commerciales. Vous avez confondu liberté et libéralisme.

Vous avez construit une société où il est interdit de croire, basé sur un savoir totalitaire soi-disant scientifique. C'est vous les fanatiques qui avaient légitimé l'intégrisme en créant une pensée sur le savoir plutôt que sur les croyances. Car si les croyances, qui par nature sont subjectives, admettent le doute, la glorification de l'économique, science auto-proclamée objective, détruit la liberté de choix. D'une démocratie politique, nous sommes peu à peu passé à une dictature économique où les véritables choix établis par le vote et la citoyenneté n'ont plus de sens, et où l'élite des économistes et des financiers constituent les prêtres.

Nous sommes issus de parents divorcés ou de familles éclatées où l'on nous a appris que les fruits du mariages devaient apprendre à se soumettre à la Liberté de leurs parents. Nous avons vécu notre enfance à l'abri des années 80, où tout pouvait s'acheter. Nous l'avons poursuivie dans une soi-disant crise économique qui a justifié tous les compromis à l'idéologie de l'argent. Lorsque nous avons été adolescent et que le temps fut venu pour nous de nous forger une opinion, le mur de Berlin est tombé et l'on nous a expliqué que le capitalisme et la dictature économique était la seule opinion valable.

Mais la jeunesse a besoin d'un espoir, et puisque vous avez refusé de nous l'offrir nous avons décidé de le construire par la violence. Nous nous sommes forgé la culture la plus violente de l'histoire de notre civilisation. Nous avons créé des musiques violentes sur des paroles violentes ; nous avons inventé un nouveau style de bandes dessinées et la popularité des metteurs en scène de notre génération s'est essentiellement faite sur leur capacité à exploiter ce réservoir. Pourquoi, vous qui faites les critiques, ne pouvez-vous pas supporter le hard rock ou le rap, les mangas ou les films de Luc Besson ? Aujourd'hui, nous avons vingt ans et nous sommes prêt à prendre le pouvoir comme vous l'avez fait après 68.

Ne vous étonnez pas du retour des sectes ou de celui des idéologies d'extrême droite ou d'extrême gauche. N'ayez pas peur devant la montée du fondamentalisme chez les jeunes des pays dont vous avez confisqué l'espoir et les croyances. Ne vous révoltez donc pas devant quatre vingt personnes égorgées dans la périphérie d'Alger. Comprenez que cette violence des jeunes de vingt ans n'est pas aussi gratuite qu'elle n'y paraît. Elle est le prix de votre société.

J'ai vu nombre de mes amis idéalistes et généreux abandonner leurs illusions sur la démocratie de vos pères. Je les ai vu adhérer à des communautés plus ou moins sectaires où ils se construisirent un monde d'affrontement retiré de la réalité. Je les ai vu bâtir des croyances sur des idéologies de violences. Je ne sais pas encore ce qu'il adviendra d'eux. Peut-être finiront-il par se résigner à votre monde... ou alors ils construiront le leur, un monde de révolutions et de sang.

J'espère qu'après cela mes enfants pourront encore croire en Dieu.

David Cayla