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Sommaire numéro 4, juin, juillet, août 1997. Laïcité

Paradoxale solidarité

"Solidarité : sentiment de responsabilité mutuelle entre plusieurs personnes, plusieurs groupes ; lien fraternel qui oblige tous les êtres humains les uns envers les autres."

Qui, à la lecture de cette définition, ne souscrirait pas à la nécessité, pour une société digne de ce nom, de mettre en œuvre l'impératif moral de la solidarité, c'est-à-dire l'entraide destinée aux plus faibles, aux plus pauvres, aux plus démunis ? La force de l'injonction solidaire consiste à réveiller en nous un sentiment naturel de pitié et de compassion vis à vis de nos semblables, dont la fragilité nous incombe, donc vis à vis de ceux dont nous avons la charge. Elle se distingue de la charité en ce qu'elle n'est pas la marque d'une quelconque générosité bienfaisante et quelque peu condescendante, car la solidarité se présente comme le sentiment d'un devoir absolu envers autrui. Etre solidaire, ce n'est pas être charitable, mais c'est plus simplement accomplir le devoir commandé pas le sentiment intime de la fragilité d'autrui. Ainsi, en ce qu'elle appelle non à la générosité mais à la fraternité humaine et à la responsabilité mutuelle, la solidarité semble être la réponse appropriée à une demande de moralité à la fois laïque et sociale.

Cependant, si l'impératif solidaire ne peut qu'emporter tous les suffrages, le problème devient beaucoup plus complexe lorsqu'on tente de savoir, non pas s'il faut y obéir, mais comment y obéir. Ce n'est pas dans sa formulation théorique mais dans sa mise en œuvre pratique que la solidarité devient problématique, voire paradoxale.

En effet, soit on laisse aux initiatives privées et individuelles le soin de rendre cette solidarité effective, et alors, dénuée de relais institutionnels publics (étatiques), elle ne possède que peu d'efficacité et se résume bien souvent à quelques éphémères actions "coup de cœur", qui cautérisent superficiellement les plaies sans les guérir en profondeur. Laissée à la libre initiative des personnes, la solidarité se manifeste dans ce qu'elle a de plus noble - l'enthousiasme spontané d'un sentiment de fraternité profondément partagé sans réticence ni calcul égoïste - mais aussi de plus provisoire et de plus fragile, donc de moins efficace. Chacun a en mémoire des exemples d'actions de ce genre qui, pour susciter un réel enthousiasme pendant quelque temps, s'essoufflent pourtant très rapidement et, si elles ne sont pas relayées par une institution ou pas une célébrité charismatique, finissent par disparaître complètement pour rejoindre le catalogue de ces "bonnes actions", où charité et solidarité n'ont plus grande différence. En ne pratiquant qu'une solidarité de ce type, celle-ci reste très souvent dans l'ordre des vœux pieux qui, soit donnent bonne conscience, soit nous dégoûtent définitivement de tout engagement individuel, mais dans tous les cas la solidarité ainsi mise en œuvre ne guérit pas les maux profonds des couches sociales à qui elle prétend s'adresser, se contentant simplement de les endormir. C'est pour cette raison que nous la qualifierons de solidarité petite bourgeoise.

Mais, d'un autre côté, si l'on veut résoudre ce défaut pratique de l'action solidaire en l'institutionnalisant, on lui donne certes une efficacité maximale puisque les citoyens y sont contraints par la loi, mais on lui retire simultanément toute valeur réelle, c'est-à-dire toute moralité, et, plus grave encore, on interdit la possibilité de la moralité. En effet, dans cette stratégie d'intervention, la solidarité ne procède plus de l'éducation à la responsabilité individuelle vis à vis de la personne humaine en général, mais de l'obéissance à la loi civile ; elle ne se fonde plus sur le souci de l'inconditionnelle dignité humaine qui nous incombe, mais sur la rationalité juridique anonyme et bureaucratique ; elle n'est plus rendue opérante et efficace par l'injonction de la conscience morale personnelle, mais par la peur de la sanction du gendarme (ou du fisc!). Bref, elle n'est plus moralité mais légalité, donc elle n'est plus solidarité mais "contribution sociale". On aurait tort de voir une assomption qualitative dans ce passage de la pratique de la moralité personnelle à celle de la légalité institutionnelle, car ce que la solidarité y gagne en efficacité, elle le perd en dignité morale, si bien que dans un tel passage, la contribution sociale, devenant obligatoire et "simplement" légale, ne fait plus appel à la sublime voix de la conscience et participe donc paradoxalement à l'affaissement du degré moral de l'ensemble de la société. Tel est le paradoxe de la solidarité (et, à y regarder de près, peut-être de toute valeur morale) : en lui donnant un statut institutionnel, c'est-à-dire en demandant à l'Etat de la mettre en œuvre, on rend l'effort moral personnel inutile, et par suite on contribue à l'effondrement du seuil de moralité des membres de la communauté. Par un retournement maléfique mais inévitable, on peut même dire que, plus un Etat revendique l'intégration d'une légitimité morale dans ses institutions juridiques, plus est inexistante la moralité des citoyens, qui obéissent pourtant - mais pour combien de temps ? - à ses lois. En voulant rendre l'acte moral certain, on le rend superflu, et, par suite, on sape les conditions de possibilité de toute moralité future. En réalité, cette volonté d'intégrer des impératifs moraux dans l'appareil d'Etat est le signe que ce dernier se présente non plus comme le simple administrateur de la justice, mais comme le détenteur de la vérité. En cela, en ce que cette conception du rôle de l'Etat dérive avec perversité vers l'absolutisme - de type stalinien par exemple - et fait donc le lit de la dictature ( fut-elle du prolétariat…), nous nous proposons d'appeler cette seconde mise en œuvre de l'injonction solidaire la solidarité totalitaire.

Est-ce à dire que l'impératif solidaire est voué à l'inefficacité d'actions tant sporadiques qu'éphémères ? Nous ne le pensons pas. Car, s'il est pervers et dangereux d'en appeler à une institutionnalisation systématique de l'injonction solidaire, cela ne signifie pas pour autant que l'action solidaire doive se limiter à l'engagement individuel et isolé. L'émergence et le développement de ce que l'on appelle la société civile, c'est-à-dire des organisations associatives qui constituent une sorte d'intermédiaire entre le citoyen isolé et l'Etat bureaucratique, sont, à notre sens, la réponse spécifiquement appropriée aux exigences tant théoriques que pratiques de l'impératif solidaire. La multiplication de telles associations citoyennes serait l'indice encourageant d'une société dont la dignité morale de ses membres ne serait plus contradictoire avec le souci d'efficacité et de rationalité qui honore toute action "politique" digne de ce nom. La force et la valeur de ces relais associatifs résident en ce qu'ils travaillent la société de l'intérieur, depuis son cœur, l'éduquent et la font progresser par degré pour l'élever dignement et librement jusqu'aux sentiments moraux les plus sublimes, mais aussi les plus essentiels.

Aujourd'hui, loin d'en appeler, comme des enfants mal sevrés, encore et toujours à l'Etat, c'est bien plutôt des associations citoyennes dont nous devons être solidaires.

 G.B.