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Sommaire numéro 4, juin, juillet, août 1997. Laïcité

Laïcité

La crise que vit l'Algérie est entre autres une crise de modernité, provenant du décalage croissant entre les aspirations de sa population et la société (institutions et structures sociales), doublée d'une crise identitaire (rôle de l'Islam, rapport à l'Histoire, fait linguistique). Dans ce contexte, la laïcité apparaît comme une clé essentielle pour construire un avenir vivable pour le peuple algérien. Car la laïcité, au delà de la question de la séparation du religieux et du politique, a surtout à voir avec la capacité à vivre ensemble, à faire des projets communs, et pose donc les problèmes liés au respect de l'identité de chacun (mémoire, langue, histoire), à l'accès à la sphère publique par tous, indépendamment de son sexe, sa langue ou ses origines (statut de la femme, promotion des jeunes, école et formation des élites,…).

sécularisation de la société algérienne :

Cela concerne évidemment au premier chef l'Islam que l'instrumentalisation politique à tendance à figer, voire à faire régresser. Paradoxalement, son intériorisation dans la sphère privée peut l'aider à se régénérer, en se mettant en phase avec son temps. Mais la sécularisation de la société demande aussi le démantèlement du régime-FLN , qui a institué une vision sacralisée et dogmatique de la guerre de libération nationale et de l'identité algérienne (le fameux tryptique "l'Algérie est socialiste, islamique et arabe"), vision servant de paravent à une somme d'intérêts particuliers (clanisme, trabendo, corruption). En plus de l'abrogation de l'article 2 de la constitution qui institue l'Islam religion d'état, certains démocrates algériens demandent que le sigle FLN soit déclaré "patrimoine national" et ne puisse pas être utilisé par quelque parti politique que ce soit.

accès de tous à la sphère publique/école

Il ne peut y avoir de modernisation de la vie publique algérienne sans en finir avec un système qui fait des femmes des êtres de seconde zone, entravés dans leur désir de travailler ou de participer à la vie de la cité. Les femmes algériennes mènent des luttes importantes sur ces questions, la dernière en date étant une pétition pour obtenir l'abrogation des dispositions les plus scandaleuses du code de la famille, avec pour objectif de rassembler plus d'un million de signatures de femmes algériennes.

Donner des perspectives à la jeunesse passe par faire s'exprimer le mérite et les capacités, non la naissance et les relations. Pour cela, il faut dégager le système d'enseignement de l'emprise des islamistes et du pouvoir, chercher à mettre sur pied des formations de qualité en rapport avec les besoins réels du pays. La France peut jouer un rôle important dans cet effort (coopérations, mise à disposition du système universitaire français,…)

mémoire-identité-Histoire

Un vivre-ensemble durable suppose que l'identité de chacun soit respecté. L'Histoire, qu'elle soit faite ou en train de se faire, appartient à tous et à toutes : tout le monde doit pouvoir accéder à l'information et la divulguer. Il ne doit pas y avoir d'Histoire officielle, ni islamiste ni FLN, ni française. Un énorme travail de réévaluation historique doit être entrepris :

* réévaluation de l'histoire de l'Algérie dans son ensemble, qui ne se résume pas à la seule présence arabo-musulmane depuis le VIIème siècle (l'Algérie est peuplée depuis au moins 11000 ans) ; cela peut contribuer à éclairer la place de chaque composante de la nation algérienne, préciser le rôle de l'Islam, avancer sur le problème de la reconnaissance de la diversité linguistique.

* réévaluation de la période coloniale et de la guerre d'Algérie : la colonisation de l'Algérie n'a pas fait que bloquer son développement historique, mais l'a aussi obligée à chercher toujours plus loin dans son passé ses références identitaires : cela apparaît entre autres dans le caractère archaïque du projet de société proposé par les islamistes. Le refus par la France de mettre à jour son rôle lors de la période coloniale (massacres, confiscation des terres,...), l'amnésie (côté français) ou la réécriture (côté algérien) concernant la guerre d'Algérie, ont fait beaucoup de torts. Il est indispensable de reprendre complètement les manuels scolaires pour tout ce qui touche à cette période. Dans ce but de réévaluation historique, une coopération franco-algérienne (incluant l'ouverture des archives) est indispensable.

une autre Algérie

Consciemment ou non, la question de la laïcité est portée concrètement par tous ceux qui se battent pour une autre Algérie, par tous ceux qui refusent de ployer sous le joug, des femmes luttant pour leurs droits au journaliste éveilleur de conscience, des jeunes réclamant le droit de vivre à la femme qui se fait belle, des habitants de quartier s'organisant contre le terrorisme à la mère de famille qui brave les interdits en menant ses enfants à l'école.

Aidons cette Algérie-là à se faire entendre, là-bas et ici.

Mariano BONA, Algérie au cœur Isère