I
Pour recevoir les estivants,
Consommateurs, amis des commerçants
Et de la T.V.A. locale,
Ephémères et inconsistantes complicités,
Les villes se parent de
Leurs plus belles couleurs.
On mérite son sort,
Et ces apprêts flatteurs :
Que d'une année de dur labeur
Ne doit-on se reposer ?
Vacances, loisirs, tourisme,
uvres de privations discrètes,
Pour la parade, on existe
L'espace d'un mi-été.
Et moi, chômeur miséreux ?
Je ne suis rien, pas même
Un chien errant,
Juste semblable aux autres,
Qui se tiennent sur deux pieds.
Quand la faim me torture,
La soif me lacère,
Ombre discrète de villes en fête,
Mon appel à l'aide,
Au fond de ma gorge,
S'étouffe.
Je ne suis point entendu,
Je suis vu.
Professionnel de main tendue,
Mendiant de générosités
Indifférentes, on me voit ;
Je suis un obscur objet
D'ignominie,
Pour le commerçant avide
Et le touriste insensé,
Impatient de consommer.
Gâchis ou gabegie,
Qu'importe !
Quémandeur de manne divine,
D'humanité dans l'humanité
Pressée,
Gêne publique n°1,
Présence indésirable,
On me chasse, avec mon infortune,
Hors des villes, lieux aseptisés
Pour gens propres, biens,
Consommateurs sollicités,
Avec mignardise,
Toute d'apparence.
Je ne puis, comme un piquet
Indécemment saillant
Au milieu de la convenance,
Déranger ces bonnes consciences.
Paria, suis-je condamné à
L'errance solitaire ?
D'autres ombres fugitives,
Futurs miséreux en sursis,
Attendent, pour tomber
En mon enfer, d'être jugés
Par des parques modernes,
Briseurs de bonheur et d'espoir,
De les vouer insatiables
Aux gémonies.
II
Les oiseaux migrateurs,
Heureux d'errer, s'envolent
Vers des cieux plus cléments,
Temple d'un soleil généreux.
Comme un filtre, un ruissellement
D'eau,
Inexorablement, les feuilles
tombent les unes après les autres,
Douleur insensible d'arbres
En pleurs.
Est-ce la peur d'un temps
Qui ronge ?
Silencieux, invisible,
Un feu les saisit qui
Transforme en braises les terminaisons
De leurs bras orants.
Nature ignée ! Et moi ?
La vie reprend son chemin
Et les hommes, fourmis insensées,
Leur routine ; et moi ?
Paria des villes, déchet des foyers,
Manchot sans ami,
La solitude m'étreint ;
Et l'aube d'un temps implacable
M'angoisse.
Où me réfugierai-je alors ?
Quelles mains attentives,
Quels bras ouverts,
Quelle parole humaine
Ou visage bienveillant
Pour m'accueillir ?
Je suis las, et là, à vos pieds
Mésusants, insensibles
Des kilomètres de bitume.
Les villes s'endorment,
Et s'annonce, plein
D'effroi - oui, pour moi seul,
Compagnon des espaces désertés -
Le crépuscule au manteau
Noir, éteignoir
Des vies enchantées,
Bourreau des sourires volés
A la vie.
III
Comme ces mastodontes des villes,
Froides et lugubres
Masses figées sans âme,
Aspérités chatouilleuses du ciel,
Les maisons, aux foyers tendus
Vers les cieux, fument.
Le silence gagne et
S'abat pesamment
Sous nos cieux de mes vêtus.
Le pas se presse, preste
Quand, lourdement portés,
On m'étouffe sous le poids des manteaux,
Le soir, on se déleste de son nid,
Bureau surchauffé,
Pour un autre plus hospitalier.
Chaque jour, comme le pendule
D'une horloge,
Enjambant les poids de la société,
A mon image, les naufragés
De la compétitivité, incroyable
Echec des Bac + x, surqualifiés
Nous dit-on,
Les fourmis vont, inconscientes,
Imperturbables,
D'un nid douillet à un autre.
Et moi, indésirable poids
Des sociétés contemporaines ?
Où aller ? Où me tourner ?
Vers quelle oreille attentive
Adresser mes soupirs refroidis ?
Sous les ponts inhospitaliers,
Territoires farouchement défendus,
Je suis éjecté comme un chien,
Comme un rat des villes,
Redouté, haï, empoisonné,
Chassé.
Logis provisoire, hôtel
Hors-norme, au-delà des étoiles
De luxe,
Chaque jour bâti
Sur du sable mouvant
Qu'un vent emporte,
Les pluies trempent
Et les pisses fugitives empuantent
Mes cartons pestiférés,
Recevant une pluie de coups de pied
Hélas ! du froid ne
Peuvent me protéger.
Brûlé aux extrémités,
Chaque jour, chaque heure, chaque minute,
Chaque seconde même.
Temps infiniment longs et pesants,
Il me lacère le corps.
Transi de l'intérieur et de l'extérieur,
La glace s'éprend de moi
Et me prend.
O heures interminables ! J'attends,
Dans ma douleur
Que tout passe.
Aux resto du cur,
Auprès de ces âmes charitables,
Toute forme de charité en somme,
Rescapées d'un monde devenu
fou, aveugle, sourd et muet
Insensible et sans cur,
Je survis ; j'existe de temps à autre,
Réchauffé par ces chaleurs,
Seul lien ténu,
De mon humanité qui,
De plus en plus, me pèse.
IV
Une nouvelle aurore
Pleine de promesses
S'annonce à l'horizon du levant.
Mon soleil, ma vie, ma solitude
Dérélictions,
Chères compagnes fidèles
D'une existence sans saveur,
Ni joies, ni sourires,
Allez-vous connaître des mutations
Transfiguratrices ?
Les arbres, vêtus d'un manteau
Vert tendre
Revivent, miracle de la nature
Plénitude de la vie,
Perpétuels temps heureux.
Les fleurs, chargées de
Boutons, éclatant au soleil
Radieux, sourient à la vie, encore.
Les jeunes filles, devenues rayonnantes,
Se parent de leurs plus beaux
Attraits pour séduire.
Et moi ! Héros des combats
Inconnus, survivant de l'affront
Du froid, silencieux résistant
Ame sans amplitude enfumée
Des recueils douillets.
J'ai erré sur les cimes
Acérées des espaces solitaires,
Comme jouant au cerceau
Avec des sommets de montagnes
Au blanc manteau.
Violemment fouetté
Par des brises glaciales,
Je survis encore ! Pour combien de temps ?
Mon crépuscule va-t-il
Se transformer en aube ?
Ou bien, ou bien, mon aurore
Se figer en un crépuscule
Saisi d'effroi,
Vestige pris dans la glaciation ?
Je veux me libérer ; qu'on m'entende.
Pierre Yssoamien BAMONY