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Sommaire du numéro 3, mai 1997. Solidarité

Paria saisonnier

I

Pour recevoir les estivants,

Consommateurs, amis des commerçants

Et de la T.V.A. locale,

Ephémères et inconsistantes complicités,

Les villes se parent de

Leurs plus belles couleurs.

On mérite son sort,

Et ces apprêts flatteurs :

Que d'une année de dur labeur

Ne doit-on se reposer ?

Vacances, loisirs, tourisme,

Œuvres de privations discrètes,

Pour la parade, on existe

L'espace d'un mi-été.

Et moi, chômeur miséreux ?

Je ne suis rien, pas même

Un chien errant,

Juste semblable aux autres,

Qui se tiennent sur deux pieds.

Quand la faim me torture,

La soif me lacère,

Ombre discrète de villes en fête,

Mon appel à l'aide,

Au fond de ma gorge,

S'étouffe.

Je ne suis point entendu,

Je suis vu.

Professionnel de main tendue,

Mendiant de générosités

Indifférentes, on me voit ;

Je suis un obscur objet

D'ignominie,

Pour le commerçant avide

Et le touriste insensé,

Impatient de consommer.

Gâchis ou gabegie,

Qu'importe !

Quémandeur de manne divine,

D'humanité dans l'humanité

Pressée,

Gêne publique n°1,

Présence indésirable,

On me chasse, avec mon infortune,

Hors des villes, lieux aseptisés

Pour gens propres, biens,

Consommateurs sollicités,

Avec mignardise,

Toute d'apparence.

Je ne puis, comme un piquet

Indécemment saillant

Au milieu de la convenance,

Déranger ces bonnes consciences.

Paria, suis-je condamné à

L'errance solitaire ?

D'autres ombres fugitives,

Futurs miséreux en sursis,

Attendent, pour tomber

En mon enfer, d'être jugés

Par des parques modernes,

Briseurs de bonheur et d'espoir,

De les vouer insatiables

Aux gémonies.

 

II

Les oiseaux migrateurs,

Heureux d'errer, s'envolent

Vers des cieux plus cléments,

Temple d'un soleil généreux.

Comme un filtre, un ruissellement

D'eau,

Inexorablement, les feuilles

tombent les unes après les autres,

Douleur insensible d'arbres

En pleurs.

Est-ce la peur d'un temps

Qui ronge ?

Silencieux, invisible,

Un feu les saisit qui

Transforme en braises les terminaisons

De leurs bras orants.

Nature ignée ! Et moi ?

La vie reprend son chemin

Et les hommes, fourmis insensées,

Leur routine ; et moi ?

Paria des villes, déchet des foyers,

Manchot sans ami,

La solitude m'étreint ;

Et l'aube d'un temps implacable

M'angoisse.

Où me réfugierai-je alors  ?

Quelles mains attentives,

Quels bras ouverts,

Quelle parole humaine

Ou visage bienveillant

Pour m'accueillir ?

Je suis las, et là, à vos pieds

Mésusants, insensibles

Des kilomètres de bitume.

Les villes s'endorment,

Et s'annonce, plein

D'effroi - oui, pour moi seul,

Compagnon des espaces désertés -

Le crépuscule au manteau

Noir, éteignoir

Des vies enchantées,

Bourreau des sourires volés

A la vie.

 

III

Comme ces mastodontes des villes,

Froides et lugubres

Masses figées sans âme,

Aspérités chatouilleuses du ciel,

Les maisons, aux foyers tendus

Vers les cieux, fument.

Le silence gagne et

S'abat pesamment

Sous nos cieux de mes vêtus.

Le pas se presse, preste

Quand, lourdement portés,

On m'étouffe sous le poids des manteaux,

Le soir, on se déleste de son nid,

Bureau surchauffé,

Pour un autre plus hospitalier.

Chaque jour, comme le pendule

D'une horloge,

Enjambant les poids de la société,

A mon image, les naufragés

De la compétitivité, incroyable

Echec des Bac + x, surqualifiés

Nous dit-on,

Les fourmis vont, inconscientes,

Imperturbables,

D'un nid douillet à un autre.

Et moi, indésirable poids

Des sociétés contemporaines  ?

Où aller ? Où me tourner ?

Vers quelle oreille attentive

Adresser mes soupirs refroidis ?

Sous les ponts inhospitaliers,

Territoires farouchement défendus,

Je suis éjecté comme un chien,

Comme un rat des villes,

Redouté, haï, empoisonné,

Chassé.

Logis provisoire, hôtel

Hors-norme, au-delà des étoiles

De luxe,

Chaque jour bâti

Sur du sable mouvant

Qu'un vent emporte,

Les pluies trempent

Et les pisses fugitives empuantent

Mes cartons pestiférés,

Recevant une pluie de coups de pied

Hélas ! du froid ne

Peuvent me protéger.

Brûlé aux extrémités,

Chaque jour, chaque heure, chaque minute,

Chaque seconde même.

Temps infiniment longs et pesants,

Il me lacère le corps.

Transi de l'intérieur et de l'extérieur,

La glace s'éprend de moi

Et me prend.

O heures interminables ! J'attends,

Dans ma douleur

Que tout passe.

Aux resto du cœur,

Auprès de ces âmes charitables,

Toute forme de charité en somme,

Rescapées d'un monde devenu

fou, aveugle, sourd et muet

Insensible et sans cœur,

Je survis ; j'existe de temps à autre,

Réchauffé par ces chaleurs,

Seul lien ténu,

De mon humanité qui,

De plus en plus, me pèse.

 

IV

Une nouvelle aurore

Pleine de promesses

S'annonce à l'horizon du levant.

Mon soleil, ma vie, ma solitude

Dérélictions,

Chères compagnes fidèles

D'une existence sans saveur,

Ni joies, ni sourires,

Allez-vous connaître des mutations

Transfiguratrices ?

Les arbres, vêtus d'un manteau

Vert tendre

Revivent, miracle de la nature

Plénitude de la vie,

Perpétuels temps heureux.

Les fleurs, chargées de

Boutons, éclatant au soleil

Radieux, sourient à la vie, encore.

Les jeunes filles, devenues rayonnantes,

Se parent de leurs plus beaux

Attraits pour séduire.

Et moi ! Héros des combats

Inconnus, survivant de l'affront

Du froid, silencieux résistant

Ame sans amplitude enfumée

Des recueils douillets.

J'ai erré sur les cimes

Acérées des espaces solitaires,

Comme jouant au cerceau

Avec des sommets de montagnes

Au blanc manteau.

Violemment fouetté

Par des brises glaciales,

Je survis encore ! Pour combien de temps  ?

Mon crépuscule va-t-il

Se transformer en aube ?

Ou bien, ou bien, mon aurore

Se figer en un crépuscule

Saisi d'effroi,

Vestige pris dans la glaciation ?

Je veux me libérer ; qu'on m'entende.

 

Pierre Yssoamien BAMONY