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Sommaire du numéro 3, mai 1997. Solidarité

Lutte contre le FN : comprendre pour agir

Le combat contre l'extrême-droite nécessite une analyse profonde de la situation. Pour ne pas sombrer dans de vaines dénonciations, les antifascistes doivent comprendre les raisons de la montée du FN, afin d'y répondre efficacement. Ainsi cet article, écrit par un militant de Ras l'front, veut engager un débat (ou le poursuivre) sur les facteurs importants qui favorisent la progression d'un parti fasciste en France. Il est primordial de cibler le " terreau " du FN. Ce parti se nourrit de quatre crises majeures que traverse la société : crise économique, crise politique, crise de l'Etat-Nation et crise culturelle.

Comme dans les années 1930, la crise économique constitue la toile de fond qui permet la réémergence d'une force fasciste. Cette crise, qui a débuté à la fin des années 1960, s'est traduite par la montée du chômage, de la précarité et des exclusions. Aux effets propres de la crise économique se sont ajoutées les politiques néo-libérales qui ont prévalu en France (et ailleurs…). En détruisant peu à peu l'Etat-Providence, les libéraux de droite ou de gauche se sont attaqués aux acquis sociaux. Privatisations et licenciements ont accentué la dégradation des conditions de vie. Les inégalités se sont considérablement creusées. Or c'est bien auprès des populations les plus touchées par la crise économique que le FN obtient ses meilleurs résultats.

Cependant, l'ascension du FN ne peut s'expliquer par la seule crise économique. Il faut également parler de crise politique que nous traversons. Après la chute des dictatures staliniennes et après l'échec de la social-démocratie en Europe de l'ouest, la gauche n'est plus qu'un champs de ruines en terme de projet politique. L'adhésion du PS au libéralisme accrédite l'idée, développée par Le Pen, du " tous pareils ". De plus, les affaires politico-financières et la corruption permettent au FN de lancer son slogan démagogique " tous pourris ". Par ailleurs, les désengagements de l'état, l'incapacité des hommes politiques à réduire le chômage font peser un lourd discrédit sur les partis politiques. Enfin, l'addition de la " pensée unique " libérale et de l'absence de projet politique de gauche et de perspectives de changement placent le FN en position " d'alternative au système ". En effet, le parti fasciste occupe l'espace politique laissé vide par les autres partis. Le Pen peut se présenter comme l'homme de la situation, seul contre tous (contre tous les autres).

Parmi les causes fondamentales de la montée du fascisme, il y a aussi la crise de l'Etat-Nation. Le processus de transnationalisation des marchés et de la production, qui n'a cessé de s'accélérer depuis l'ouverture de la crise, a affaibli les pouvoirs de décision et de contrôle nationaux. Affaiblissement que souligne encore le déplacement des centres de décision du niveau national vers le niveau européen ou régional. D'où une crise multiforme de l'Etat-Nation, dont la cohérence est remise en cause dans tous ses aspects : matériel, institutionnel et symbolique. Le résultat de ce mouvement de transnationalisation, incontrôlé par les citoyens, c'est l'explosion des affirmations identitaires et xénophobes qui font le lit de l'extrême-droite. Combinée à la crise économique et politique, la crise de l'Etat-Nation accentue les sentiments de coupure entre les politiques et le peuple et d'incapacité à régler les problèmes. Ainsi, le FN peut attiser à sa guise ces ressentiments par ses attaques contre " l'établissement " notamment.

A ces trois crises, il faut ajouter la crise du " sens ", ou la crise culturelle. A l'heure du libéralisme triomphant, c'est le " chacun pour soi " qui règne. Nous assistons à des replis nationalistes frileux et haineux, l'appel à l'Etat fort et à l'homme providentiel. L'incapacité à élaborer et maintenir un système de valeurs et de normes sont les symptômes de cette crise. Cela a pour conséquence l'impossibilité de donner un sens à la vie. De plus, le fait que les prochaines générations vivent moins bien que la précédente provoque des sentiments de peur, de culpabilité, d'angoisse et d'agressivité. Ainsi, le FN peut proposer des scénarios fantasmatiques par ses thématiques (insécurité, décadence, racisme…). Il offre des boucs-émissaires (l'Arabe, le juif…) ainsi que la promesse d'un salut (grandeur de la Nation). L'adhésion au FN est rendue possible par une situation qui crée les conditions de cet irrationalisme de masse.

La combinaison de ces quatre crises constitue un danger très important pour nos droits et nos libertés. Il incombe aux citoyens et à toute la gauche associative, syndicale et politique de répondre en positif aux crises qui frappent notre société. Il faut combattre le FN au quotidien et le dénoncer sans arrêt. Le FN a une stratégie de prise de pouvoir et un programme. Il a un projet de société totalitaire dans la tradition fasciste (mussolinien, voire allemand). Combattre le FN, c'est aussi lui opposer un projet de société mobilisateur. La politique a horreur du vide, le FN l'a compris avant nous. Il faut rattraper le retard, c'est la seule solution pour vaincre le fascisme. Le FN n'est pas une fatalité, le combat continue.

 Mazdak Kafaï

Afluence, 1961, Dubuffet