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Sommaire du numéro 3, mai 1997. Solidarité

Je t'aide, moi non plus

Une lente brise tiède soupire au ras du sol, comme le souffle court d'un monde agonisant. Deux hommes chargés d'un sac à dos marchent vers les collines à quelques mètres l'un de l'autre. Ils sont seuls depuis longtemps, mais ils l'étaient encore plus avant de se rencontrer.

Du temps est passé depuis l'époque où leurs chemins se sont croisés par hasard près d'un point d'eau. Ce jour là, Bruno suivait un petit sentier pierreux, qui d'après sa carte devait mener jusqu'à une source, quand il a entendu un son tout à fait inhabituel pour lui : une voix humaine !

" Il y a quelqu'un ? "

La voix venait d'un contrebas raviné, proche du sentier. Un jeune homme debout sur une étroite corniche tentait en vain de remonter une barre rocheuse de trois ou quatre mètres. Son sac à dos était sur une autre corniche encore plus bas.

Bruno est un solitaire, ou du moins le croyait-il jusqu'à cet instant. Depuis son départ, il n'a rencontré pratiquement personne. Ses rencontres ont seulement eu lieu à cause de la stricte nécessité du ravitaillement. Jusqu'à ce jour, la nature ayant été plus généreuse que d'habitude, le dernier ravitaillement remontait à très longtemps.

D'entendre cette voix, Bruno a été fortement troublé en fait, par l'apparition d'une présence inhabituelle dans son environnement. Son état de solitude lui est apparu douloureusement. Cette solitude qu'il recherchait au début de son voyage s'est transformée subrepticement en une souffrance impalpable. L'appel du jeune homme sur la corniche a brisé le silence de sa solitude, et cette douloureuse solitude lui a brusquement sauté aux yeux. La perspective d'avoir quelqu'un à qui parler, à qui raconter ses plaisirs et épreuves, et pourquoi pas avec qui partager un bout de chemin pour quelques temps ; cette perspective a comblé Bruno de joie.

- Bonjour ! dit Bruno en se penchant un peu au-dessus du ravin.

- Bonjour, on peut dire que j'ai de la chance ! Cela fait seulement deux heures que je suis tombé dans l'endroit le plus perdu du monde, et quelqu'un arrive déjà à mon secours !

- Vous n'êtes pas blessé ?

- Juste quelques égratignures.

- Je vais vous descendre une corde, vous pourrez remonter tout seul ?

- Oui, sans problème !

Quelques minutes plus tard, ils sont côte à côte, assis par terre, les jambes pendantes au dessus du petit ravin qu'ils ont vaincu ensemble.

Tous deux ont visiblement besoin d'un temps d'adaptation avant de pouvoir se parler. Fixés sur le lointain, leurs regards ne pouvaient pas se croiser. Après autant de solitude, la présence soudaine de l'autre était presque perçue comme une aberration risquant de porter atteinte à leur intégrité individuelle. Un simple regard échangé - de savoir que l'on pourrait s'observer mutuellement - de savoir que l'autre pourrait deviner en un coup d'œil son intime désir de faire connaissance - l'impudeur de ce regard culpabilise et enferme l'un et l'autre dans le mutisme. Pourtant chacun se fait violence pour arriver à faire le premier pas vers l'autre sans se dévoiler.

Immobile, fixant l'horizon, Bruno lance une banalité :

- Dans une heure, il fera nuit…

- Oui…

- Comment vous appelez-vous ?

- Guillaume.

- Moi, c'est Bruno.

Silence, après quelques secondes, ils se regardent et sourient.

- Il faut que je récupère mon sac à dos sans tarder pour me soigner, dit Guillaume en regardant la corniche 20 mètres plus bas. Je me suis coupé un peu partout en tombant dans un buisson de ronces…

Bruno l'interrompt :

- Ce n'est rien, non ? demande-t-il.

- Non, mais je suis hémophile. Sans les injections hémostatiques qui sont dans mon sac, je peux me vider lentement de mon sang même par ces petites coupures.

Bruno se lève.

- Bon, je vais descendre chercher ces injections, dit-il.

- Je vous accompagne !

- Non, c'est inutile d'y aller à deux, j'en ai pour dix minutes en rappel. La corde est déjà en place. A tout de suite ! "

Bruno, escaladeur visiblement expérimenté, descend rapidement la vingtaine de mètres jusqu'à la corniche où le sac de Guillaume a atterri. Quelques instants plus tard, Bruno remonte et dépose le sac près de Guillaume.

- Je crois qu'il y a quelque chose de brisé qui coule dans le sac, dit-il.

Guillaume ouvre rapidement la poche supérieure du sac, en extrait une boîte anti-choc, et l'ouvre. A l'intérieur, des petits fragments de verre baignent dans un liquide, ainsi qu'une seringue.

- Toutes les ampoules injectables sont brisées, annonce Guillaume atterré.

- Vous n'en avez pas d'autres ?

- Non !

- Combien de temps pouvez-vous tenir sans ce médicament ?

- Comme je saigne peu, je pense pouvoir tenir 3 ou 4 jours, peut-être plus…

Alors que la nuit tombe, Bruno fixe sa lampe frontale et déplie une carte.

- Le poste de secours le plus proche est ici, dit Bruno en désignant un point sur la carte, nous pouvons y arriver à temps ; à moins que vous n'en connaissiez un de plus proche  ?

- Euh non ! Je connais peu la région.

- Il vaudrait mieux partir tout de suite, qu'en pensez-vous ?

- Oui ! D'autant plus que je risque d'être un peu plus faible demain matin…

- Nous sommes à peu près à deux jours du poste de secours, si nous réduisons le plus possible les arrêts pour manger et dormir. Ça ira pour vous ?

- Je pense que ça ira, oui. Pour l'instant j'ai la forme !

Tout en marchant, Guillaume et Bruno discutent presque sans interruption. Un peu pour conjurer le stress, mais aussi parce qu'au fil des heures ils se découvrent de plus en plus d'affinités.

Après une nuit de marche et juste quelques heures de sommeil, Guillaume est épuisé. La gravité de l'hémorragie s'avère plus importante que prévue. Pour économiser les forces de son compagnon, Bruno s'est réveillé plus tôt pour partir seul, réapprovisionner leur réserve d'eau à trois kilomètres de là. A son retour, Guillaume adossé sur un sac, le pull maculé de sang, mâchonne mollement un morceau de viande séchée.

- Tu as trouvé de l'eau ? dit-il.

- Oui, j'ai fait le plein !

- Hier, j'ai vraiment eu de la chance de te rencontrer...

- Oui ! Mais excuse-moi, nous ne sommes pas encore arrivés... Tu te sens de repartir maintenant ?

- Allons-y ! répond Guillaume avec un enthousiasme mal simulé.

Ils reprennent la route sous un soleil de plus en plus fort. Guillaume s'efforce de marcher seul autant que possible, mais Bruno doit le soutenir de plus en plus souvent. Après des heures de lente marche, Guillaume, affalé sur l'épaule de Bruno, s'effondre à terre. Aussitôt, Bruno porte la main au cou de Guillaume pour prendre son pouls. Une pulsation très faible se fait sentir.

- Guillaume ! Ne dors pas ! On y est presque ! Ne me lâche pas !

Guillaume ouvre les yeux, sourit faiblement.

- J'ai soif, murmure-t-il d'un faible souffle.

Son ami lui soulève légèrement la tête et lui donne à boire.

- Merci Bruno, on arrive ? C'est vrai ?

- Oui ! Plus qu'une heure ou deux. Tu vois cette butte ? Nous devons la contourner. Le village et son poste de secours sont juste derrière. Il faut que tu tiennes le coup ! Nous allons laisser les sacs ici. Nous reviendrons les prendre plus tard et si c'est nécessaire je te porterai. "

Malgré son épuisement à lui aussi, pendant près de trois heures, Bruno trouve la force de soutenir, puis de porter Guillaume en délirant à moitié sous le soleil. De toute sa vie, jamais il n'a eu l'occasion de se sentir aussi utile pour quelqu'un d'autre. Quelle satisfaction intense de pouvoir aider et sauver Guillaume. Guillaume qui était devenu en quelques heures un ami, et qui le restera certainement pour longtemps.

Le poste de secours est là. Deux hommes et une femme prennent en charge Guillaume. Bruno, dans le brouillard de son épuisement, répond à leurs questions. Puis sombre dans un accablant sommeil hanté de temps à autre par les sourds bruits de pas d'un homme qui en porte un autre. Bruits de pas ? Ou serait-ce plutôt les battements d'un cœur haletant qui cherche en vain à happer le sang qui lui fait défaut ?

Deux jours sont passés.

-Bruno ?

- Oui ?

- Merci !

- C'est normal, Guillaume, nous sommes amis !

Ils sont assis face au chemin qu'ils ont emprunté pour arriver au poste de secours. Bruno glisse une main dans la poche intérieure de sa veste. En palpant deux ampoules de verre qui s'y trouvent, il revoit en souvenir un des premiers instants de leur rencontre. Ce jour-là, depuis la corniche où Guillaume est tombé, Bruno est descendu en rappel jusqu'au sac à dos de Guillaume. En saisissant le sac, il a senti un liquide couler sur sa main depuis la poche supérieure. Il a ouvert cette poche, en a extrait une boîte anti-choc. Il l'a ouverte. A l'intérieur, toutes les ampoules étaient brisées, sauf deux qui étaient miraculeusement intactes. Il a glissé discrètement ces ampoules intactes dans la poche intérieure de sa veste. Puis il a replacé la boîte avec les ampoules brisées dans le sac. Ensuite, il est remonté auprès de Guillaume.

Une lente brise tiède soupire au ras du sol, comme le souffle court d'un monde agonisant. Deux hommes chargés d'un sac à dos marchent vers les collines à quelques mètres l'un de l'autre. Ils sont seuls depuis longtemps, mais ils l'étaient encore plus avant de se rencontrer.

Ivan CHELEPINE