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Sommaire du numéro 3, mai 1997. Solidarité

Innsbruck : deuxième étape

Ce jour-là, il pleuvait. Depuis cinq jours, il pleuvait. Alors nous apprîmes à nous résigner à pédaler sous la pluie ; il semblait que rien ne pouvait nous arriver de pire. Mais nous avions tort. En ce mois de juillet, alors que nous roulions depuis une semaine en direction d'Innsbruck, deuxième étape de notre périple pour Sarajevo, nous allions connaître pire.

Ce jour-là donc, il pleuvait. Des véhicules nous doublaient. J'ai pensé à tous ces gens qui voyagent derrière une vitre. Ils ne connaissent pas vraiment ni le soleil ni la pluie. Ces milliers de grains de sable lancés à toute allure contre nos visages, contre nos mains, nos yeux. La pluie, c'est tête baissée, le paysage monotone des imperfections du bitume, un froid intense qui nous prend dès que nous devons attendre celui d'entre nous qui reste en arrière. Souvent, j'arrive à un stade où les sensations s'estompent. Plus rien n'a de réalité. Ni nos sacs trempés, ni la faim, ni l'angoisse de ne pas trouver un coin abrité où dormir. J'avance. Mon cerveau se contente d'imaginer une île paisible au milieu de la mer où le soleil luit. Une île paisible au milieu de la mer où le soleil chauffe. Je ne veux même plus me préoccuper de la route, je ne peux pas m'arrêter. Il fait trop froid. De temps en temps, en levant la tête je vois un panneau d'indication routière. Tous ou quasiment indiquent Innsbruck, mais ce qui m'importe c'est les quelques chiffres imprimés à côté de la pointe de la flèche. 135, 130, 125… Lorsque je ne pense pas à mon île, je calcule en pourcentage le trajet qui nous reste.

A force de suivre les panneaux, nous nous égarâmes sur l'autoroute. Une pancarte bleue, une voiture blanche stylisée et c'était fait. Je ne me posais pas de question, seul comptait Innsbruck et le moyen le plus rapide d'y arriver. Nous continuâmes en file indienne à gravir la montagne. Aucun d'entre nous n'avait réagi, aucun d'entre nous n'avait envie de penser. Sur la route immense, des automobilistes effrayés passaient à toute allure. Il n'y avait pas de bande d'arrêt d'urgence. C'est alors qu'apparut le gouffre sombre d'un tunnel.

Passée l'entrée, il faisait chaud et sec mais le bruit était assourdissant. Je voyais des centaines de lumières qui tentaient de diffuser une clarté obscure, comme la clarté d'un rêve. Les phares des voitures et des camions y rajoutaient un mouvement à la fois anarchique et régulier. Et puis il y avait ce grondement sourd et puissant qui débordait du tableau ; la résonance des dizaines de moteurs et le hurlement constant des turbines géantes, qui au milieu de la galerie évacuaient les gaz asphyxiants des pots d'échappement. J'ai compris qu'une telle ventilation signifiait un tunnel de plusieurs kilomètres.

Aujourd'hui, je garde encore un souvenir noir de cette expérience. Je me souviens que les voies étaient très étroites et qu'il arrivait certaines fois où les camions les plus larges hésitaient à nous doubler. Souvent, ils klaxonnaient longuement pour nous prévenir : parfois, alors qu'ils nous frôlaient, nous sentions leur souffle tiède nous transporter vers l'avant. Je ne pensais même plus aux autres, c'était du " chacun pour soi ". Au bout d'un moment, je redoutais tellement le passage des camions que je décidai de continuer sur le trottoir malgré son étroitesse et les difficultés qui m'étaient imposées par des poteaux tous les cent mètres.

Marc et Sylvain m'attendaient à la sortie. Poussés par la peur, ils n'avaient jamais été aussi vite en montée. Nous guettâmes l'arrivée de Pierre sur un refuge où nous nous sentions un peu plus à l'abri. Ce fut la police qui nous trouva la première. Après une brève discussion en anglais où je leur fis entendre que " nous pas comprendre autrichien, pas connaître culture locale et pauvres cyclistes innocents ", nous échappâmes à l'amende. Ils nous conduisirent à la sortie la plus proche.

La montagne n'était pas encore passée, et le plus dur, c'est-à-dire environ mille mètres de dénivelé, restait à faire. La pluie se faisait plus légère et je crus pendant un moment qu'elle cesserait. Je levai de temps en temps la tête en espérant. La route, un mince lacet qui sillonnait la montagne, était très belle, mais elle ne tarda pas à se perdre dans les nuages. A force de m'en approcher, je réalisais que cela n'en n'était pas. C'était de la neige. Au-dessus de 1600 m, alors qu'il nous restait 10 km pour arriver au sommet, un mince manteau de neige blanche et fraîche recouvrait les vallons, la route, et bientôt mes bagages et mon K-way.

Quelques temps plus tard, quelques centaines de mètres plus bas, à la table d'un Hôtel-Restaurant, Marc et moi buvions un agréable chocolat chaud en attendant nos amis. La pluie était de plus en plus dispersée. Quelques coins de ciel bleu faisaient de temps à autre leur apparition.

- Tu crois qu'il va faire beau à présent ? demandais-je.

Marc regarda la petite carte météo imprimée sur le journal.

- Il aurait déjà dû faire beau aujourd'hui. Regarde. Nous avons droit à un petit soleil.

- Les cons !

Il chercha les pages sports du quotidien.

- Tu veux les résultats du Tour de France ?

- Bof ... tous des minables !

- Quoi ?

- Tu sais pas ? Mes parents m'ont dit qu'ils ont annulé l'étape d'aujourd'hui. En raison de " conditions climatiques défavorables ".

- Ah les cons !

David Cayla