Du processus dynamique d'acculturation à la cristallisation des peurs
La Déclaration Universelle des Droits de l'Homme érige en principe inaliénable que " tous les hommes sont nés égaux ". Et pourtant, si tous les hommes sont nés égaux en principe, en pratique force est de constater qu'ils ne le sont pas encore.
A la suite du développement de la " philosophie des lumières " se sont érigés en Europe, et ailleurs, les Etats-nations modernes. Le passage de témoin entre la défunte monarchie et la République constitutionnelle traduit également la modification du contenu de la " citoyenneté ". Aux sujets du Roi, on a suppléé la notion de citoyen de droit. Cette évolution supposait un bouleversement complet tant institutionnel que politique ou social de la définition des membres de la nouvelle communauté nationale. Cette transformation sous-entendait également l'élaboration d'une nouvelle dichotomie entre nationaux et étrangers.
C'est là qu'intervient toute la force de la puissance publique pour déterminer les critères de nationalité. Cette dernière dans son acceptation stricto sensu peut être vue comme " un lien juridique entre une personne, définie par un ensemble de droits et devoirs, et l'identité abstraite que constitue la nation ". Si l'on s'en tient à cette définition minimale, est Française toute personne qui respecte les lois de la république et qui a intériorisé (par le langage, l'école, la religion¼) les valeurs de la nation. Au contraire, un individu qui ne remplit pas ces conditions est rangé au rang d'" étranger ".
Le
mode d'intégration à la française a longtemps été
(est toujours ?) donné en exemple aux autres nations. L'assimilation
à la française a ceci d'original qu'elle ne dresse pas une
communauté nationale contre un ensemble de sous-communautés
minoritaires. Le creuset français accordait alors une égalité
de droit théorique et pratique (nous pensons là à l'école)
aux étrangers, pour peu qu'ils aient décidé de se conformer
aux lois de la République. Sur quoi se fonde le mode d'intégration
français ?
Dans les débats passionnels qui se font jour sur l'immigration, il convient de savoir raison garder et de rappeler quelques principes objectifs. Tout d'abord, nous semble-t-il, la force du modèle d'assimilation hexagonale est de faire une place digne de ce nom aux sous-cultures qui composent l'ensemble plus vaste de " culture nationale ". C'est là qu'intervient un concept clé qu'il faut rigoureusement définir avant d'aller plus loin : l'acculturation. L'accumulation est le processus de " transformations qui se produisent lorsque deux cultures se trouvent en contact et agissent ou réagissent l'une sur l'autre ". On le voit, l'acculturation suppose un contact entre cultures différentes qui rétroagissent mutuellement les unes sur les autres. Aussi, dans ce cadre, l'étranger occupe le poste privilégié de partenaire à part entière et non pas de citoyen de seconde zone. Cela participe de l'esprit de cosmopolitisme professé par les philosophes des lumières. La vision ethnocentrique inverse suppose, elle, la " supériorité " d'une culture que l'on doit développer et diffuser aux autres peuples pour les " policer " (en un mot la colonisation).
Ainsi donc, la première force du creuset français est la part particulière qu'il réserve aux autres cultures. La culture nationale s'enrichit des apports des autres cultures, ce qui se traduit, par exemple, par l'adoption de mots de langues étrangères (le mot arabe syrop par exemple). Prenons un exemple pour illustrer ces propos. La publicité est le moyen d'excellence, toutes choses égales d'ailleurs, par lequel se pense, se voit, voire se fantasme, une société. Contrairement à l'exemple US, la publicité française ne cible pas ses spots sur une communauté particulière, mais s'appuie justement sur les pratiques que cette communauté a apporté à la culture nationale dans l'évolution plus globale des us et coutumes (les fameuses " pasta " de la communauté italienne, le " couscous " des maghrébins¼).
Quel enseignement tirer de cette illustration ?
Cet
exemple nous montre d'abord que le concept d'acculturation est un processus
dynamique qui participe à l'élaboration et au développement
de la culture nationale. On voit aussi que des pratiques, jusque là
le fait de communautés particulières, par le mécanisme
de rétroaction, s'institutionnalisent et sont validées dans
les pratiques sociales de la communauté nationale. Enfin, le fait
de ne pas faire de ces spécificités culturelles un objet de
dérision ou d'exclusion (souvent l'un sous-tend l'autre) renforce
le sentiment d'appartenance des étrangers à la nation. Le
concept d'assimilation, lui, met plus en relief les différences culturelles
entre culture dominante et sous-cultures (voire contre-cultures) puisque
son objectif latent est la normalisation des modes de vie en fonction des
critères de la culture dominante.
Si l'on peut convenir aisément que certaines valeurs sont plus " policées " que d'autres et que leur intériorisation peut être bénéfique à tous, on ne peut pas pour autant accepter cette évolution assimilatrice vers laquelle tend le " melting pot " français. On l'a vu, ce processus met beaucoup plus en relief les différences entre individus, différences sur lesquelles précisément se fondent les démagogues d'extrême-droite pour attiser les peurs et la xénophobie. La controverse récente sur le projet de loi Debré nous en fournit le triste exemple : comment une société qui se prétend l'héritière des lumières et la garante des droits de l'homme dans le monde peut-elle accepter une loi qui demande aux étrangers, avant même leur arrivée, la date de leur départ ? C'est une bien sinistre conception de l'hospitalité.
Nous croyons quant à nous que le débat sur le projet de loi Debré est un faux débat et qu'il est biaisé par les objectifs électoralistes de ceux qui l'ont créé. La révolte des intellectuels et le mouvement citoyen sont louables d'un point de vue moral, mais ils ne reflètent, selon nous, que la volonté de quelques uns de se donner bonne conscience à peu de frais. Ce débat masque le véritable problème de fond, à savoir la dégradation continue (et ce quels que soient les gouvernements qui se sont succédés) du statut d'étranger, et plus particulièrement lorsque ledit étranger est originaire du continent africain (les autres étrangers ne sont d'ailleurs pas ou prou concernés par cette dégradation).
La dégradation du climat économique et social a inévitablement remis au centre de la vie publique les questions de l'immigration. Lorsque les difficultés pointent, il est toujours bon de désigner les " boucs émissaires " qui vous évitent de réfléchir sur les vrais problèmes de la vie quotidienne (le chômage, la pauvreté, la rupture de la cellule familiale¼). L'étranger, alors rendu maître de tous les maux de la société française, est décrié et de plus en plus suspecté. Est-ce un parasite ? Un délinquant en puissance ? Un intégriste fanatisé par l'islamisme de banlieue ? Un mangeur du pain des français ? On fait aux maghrébins le même procès d'intention qu'Hitler avait fait aux juifs, tout en continuant à se dire non-raciste.
Les enseignements historiques sont alors curieusement occultés dans une amnésie collective, qui risque encore d'aggraver le réveil si demain les " fachos " prennent le pouvoir (il y a d'ailleurs de sérieuses craintes sur ce sujet si l'on en juge par l'influence grandissante du FN).
Les préjugés sont ainsi érigés en " vérité scientifique " (ne parlait-on pas encore d'une différence génétique entre les " races ") et l'hypnotisme larvé qu'ils exercent sur la plupart de nos concitoyens inclinent notre société vers un conformisme (plutôt un national-chauvinisme) mimétique. Le manque de réaction ou la volonté implicite de ne pas intervenir dans le débat de la gauche française est de mauvais augure. Rappelons-nous qu'après avoir livré à Hitler, en paquet cadeau, les sudètes et l'Hinterland, Daladier fût plébiscité par le peuple français qui cru, ou plus exactement avait voulu croire, qu'il venait de sauver la paix. Tout ceci est du pain béni pour M. Le Pen. Le placer au centre du débat politique avant les législatives fait évidemment partie des manuvres politiciennes d'une droite qui sera bientôt la succursale du FN. Chirac, Le Pen, même combat ? La question mérite d'être posée si l'on se rappelle de certains propos concernant " le bruit et l'odeur " du Président, alors chef de parti.
A.E.