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Sommaire du N° 2 mars/avril 1997 "Inégalité, précarité, misère"

Une autre Algérie...

A l'initiative de 4 associations (Algérie au coeur, CIIP, Alif et le collectif de soutien aux réfugiés politiques algériens), une soirée s'est tenue dans les locaux de Alif sur le thème Une autre Algérie. Le souhait des organisateurs de la soirée était de montrer un peuple algérien debout dans sa diversité, refusant de se faire confisquer son avenir par les uns ou les autres (le texte d'invitation disait […] donnons à voir une autre Algérie que celle qui nous est présentée dans les médias : parlons du peuple algérien qui lutte et qui résiste au quotidien, faisons entendre en France la voix des démocrates algériens, des femmes algériennes, qui là-bas et ici se battent pour une autre Algérie, démocratique et plurielle, incarnant un avenir vivable, une Algérie enfin libérée des projets monstrueux des uns et de la mainmise des autres […]).

Afin d'animer la soirée étaient invités Samia Guenatri, membre du RAFD (Rassemblement Algérien des Femmes Démocrates, une organisation féministe algérienne qui se bat entre autres pour l'abrogation du code de la famille), Samia Kriens, membre de FAIDS (Femmes Agissant dans l'Immigration pour la Démocratie et la Solidarité, une organisation qui essaie d'informer et de sensibiliser la population immigrée sur la situation en Algérie), Dalila Meziane, une avocate exilée en France, M. Mammeri, membre du RCD (Rassemblement pour la Culture et la Démocratie, parti politique algérien dont le président, Saïd Sadi, a été candidat aux élections présidentielles), Laurent Moity, membre de RAJ (Rassemblement Action Jeunesse, organisation de jeunes - rappelons que 70 % de la population algérienne a moins de 30 ans ). Par ailleurs, un contact téléphonique avec un militant de quartier d'Oran a eu lieu. La salle était comble et la soirée a été riche d'émotions et de passions, ce qui est peu étonnant quand on sait les drames qui frappent l'Algérie (50 000 morts depuis 92), quand beaucoup parmi les présents ont perdu des proches, ont été menacés ou ont dû s'exiler.

Plusieurs points sont ressortis de cette soirée :

- les difficultés économiques dans lesquelles se débat le peuple algérien : il a été rapporté que plus de 30% du salaire d'un enseignant du secondaire était nécessaire pour acheter du lait et du pain. Il a été question du chômage, des privatisations en cours, de la dette algérienne et des injonctions du FMI,… Cette souffrance, en conjonction avec une société bloquée et un pouvoir discrédité, est le terreau qui nourrit l'intégrisme algérien.

- la place de l'Islam dans la société algérienne (vie privée/vie publique, éducation, place des femmes,…) qu'il faut repenser à l'éclairage de la laïcité et en ayant en vue un projet de société moderne, tout en prenant soin d'éviter l'amalgame entre l'Islam, riche de son histoire et partie intégrante de l'identité algérienne actuelle, et son instrumentalisation par les islamistes au profit d'un projet obscurantiste de type fasciste.

- la jeunesse algérienne qui est en panne d'avenir : combien peuvent s'installer hors de leur famille quand chômage massif et crise du logement se conjuguent à ce point  ? C'est une jeunesse a qui on veut interdire de vivre : fréquenter une plage, sortir le soir, aller au bar deviennent, face à l'intégrisme, autant d'actes de résistance au quotidien. C'est aussi une jeunesse dont on se méfie : le représentant de RAJ rapportait que la totalité de ses initiatives (soirées, galas, concerts,...) a été interdite l'an passé par le pouvoir en place.

- les femmes, enfin, sont évidemment un enjeu essentiel de la crise algérienne ; ce sont elles qui sont en pointe du combat démocratique là-bas, ce sont elles qui sont le plus prises dans la tenaille, entre un pouvoir qui édicte le code de la famille (ensemble législatif consacrant la femme comme être de seconde zone, sous la domination masculine) et des intégristes qui veulent les enfermer et qui, en attendant, les violent et les assassinent. Le code de la famille, en transformant les femmes en êtres de seconde zone, peut avoir des conséquences dramatiques pour les femmes. Ainsi, la répudiation, très aisée à faire (il suffit au mari de le dire !) met très souvent des femmes à la rue, sans travail ni lieu d'accueil. De manière générale, la société algérienne est profondément marquée par le machisme et le patriarcat. Aujourd'hui, lorsqu'il n'y a plus assez d'argent pour assurer une scolarité à tous les enfants d'une famille, ce sont les filles qui sont écartées. Pour les femmes algériennes, emmener les enfants à l'école, aller au marché, se faire belles sont autant de défis lancés aux islamistes. Au lendemain de l'assassinat du secrétaire général de l'UGTA, Abdelhak Benhamouda, ce sont les algéroises qui ont manifesté malgré l'interdiction de la police. 13 organisations de femmes viennent de lancer une pétition demandant l'abrogation du code de la famille, avec comme objectif réunir un million de signatures de femmes. On voit tout de suite le défi qui est lancé à la fois au pouvoir et aux intégristes qui n'en peuvent plus d'une telle audace, des femmes voulant faire de la politique !… D'ailleurs, les islamistes viennent d'initier une contre-pétition avec comme objectif de réunir 3 millions de signatures.

Plusieurs pistes de réflexion ont été avancées :

- le peuple algérien doit se libérer de toutes les tutelles (FLN, islamistes, trabendistes, clans,…), apprendre à marcher tout seul afin de débloquer la situation et dégager une issue. Comment donner corps au mouvement social algérien ?

- il est illusoire de vouloir bâtir une paix en Algérie qui sacrifie une partie de sa population, que ce soit les jeunes ou les femmes. Comment faire pour que la résistance quotidienne et multiforme du peuple algérien débouche sur un avenir vivable pour tous ? Quels processus mettre en œuvre ? C'est une question épineuse, qui divise les démocrates algériens.

- la laïcité (ou la sécularisation selon certains) est une clé pour sortir de la crise algérienne. Comment, en respectant l'identité algérienne, réussir à faire émerger un espace public émancipé de la mainmise de la religion ? Quelles peuvent être les fondations d'un vivre ensemble ainsi renouvelé ? Cette question essentielle pour la Méditerranée dans son ensemble sera débattue et approfondie le 7 juin prochain, lors d'une initiative intitulée laïcité : une chance pour les peuples du pourtour méditerranéen.

CIIP, Algérie au coeur, forum pour la démocratie dans les Balkans, Amitiés franco-libanaises, Fédération des oeuvres laïques,
CIIP (Centre d'Information Inter-Peuples),
ODTI (Office Dauphinois des travailleurs Immigrés)