Qui a priori n'aimerait pas la décentralisation ? La possibilité d'avoir plus d'autonomie, de libérer les initiatives créatrices, l'imagination ! Qui a priori ne voudrait pas échapper au centralisme d'Etat qui a détruit et soumis nos paysans à travers des subventions imbéciles et en faveur des gros ? Mais gare, il ne peut exister de bonne décentralisation qu'en dehors du royaume du fric et des marchandises. En effet, qu'a signifié la décentralisation à l'Université par exemple ? Rien d'autre que sa transformation progressive en entreprise privée.
Il n'y a donc aucune bonne solution aujourd'hui. La décentralisation, dans la libre concurrence et en économie ouverte , signifie plus de liberté pour les entreprises, plus d'embauches atypiques, moins de contrôle du marché du travail, plus de possibilités de détournement des fonds publics, plus d'imagination pour faire de la rentabilité et du fric, plus d'espace pour les gens de pouvoir, plus d'écrasement et d'exploitation des petits . Les missions de service public sont condamnées à disparaître dans ces conditions, le statut de la fonction publique également pour deux raisons : ça coûte encore trop cher même si les tout petits salaires y sont légion, et le personnel fonctionnaire a la langue trop bien pendue, et n'est pas particulièrement soumis.
La décentralisation a consisté, dans les faits et largement, à libérer les énergies du libéralisme, à un pôle de la fonction publique, pour soumettre la grande majorité des personnels en les dépouillant de leurs droits. Elle est devenue l'instrument du pouvoir pour faire disparaître la fonction publique acquise en 1946. Et pire, elle a trouvé les agents zélés d'un grand pillage au sein même des fonctionnaires grâce à la liberté de faire fructifier de l'argent sans contrôle !!
Voyons l'une des trajectoires de la décentralisation à l'Université parmi d'autres.
Dans les années cinquante, les excédents annuels des budgets des Universités sont mis de côté pour des travaux futurs de réfection. Cet argent est placé fructueusement. Est-ce légal à l'époque ?
Avec Faure en 1968, Savary en 1981-82, puis tous les autres ministères de l'Education Nationale ensuite, sont ouvertes peu à peu les vannes de la participation, de l'autonomie, de la décentralisation. Les fonds en question, dits réserves , continuent de fructifier et permettent aux universités d'amorcer une gestion financière autonome. S'ajoutent à cela des contrats divers, la taxe d'apprentissage pour certaines universités. Très rapidement les réserves en question, dans certaines universités, font écran à la connaissance exacte des besoins de ces dernières et interdisent son expression.
Lorsque l'Etat est défaillant ou réduit les crédits publics, le produit des réserves compense les manques en heures complémentaires, entre autres, sans que la masse des personnels y comprenne quelque chose. On a même pu dire que les universités vivaient à un moment donné au-dessus de leurs moyens : elles faisaient des projets de nouvelles formations, des maquettes, et avant même que l'Etat donne sa contribution, le projet était financé sur place. Par ce biais, certains enseignants piquaient des formations, des labos à d'autres collègues. Comme les postes de personnel titulaire ne suivaient pas, il fallait bien embaucher. Au moment où la loi Le Pors de 1983 affirmait que les activités d'Etat ne devaient être remplies que par des fonctionnaires, une pléthore de contractuels et de précaires commençait à sévir dans les universités, et, de fait, a joué le rôle de frein des salaires des titulaires.
Qui a donc géré tout cela ? Les enseignants et chercheurs, pour partie las du centralisme de l'Etat, pour partie alléchés par des zones de pouvoirs nouveaux, et les syndicats qui ont perdu, gaspillé, laminé là le meilleur de leur énergie militante. Ajoutée à cela, la montée ambiante du discours libéral enfourchée par la gauche achevait de déstabiliser les esprits.
Mais le plus troublant fut le discours de double langage. Les mêmes qui utilisaient la langue de bois pour dénoncer les carences de l'Etat selon un leitmotiv ennuyeux, répétitif, non crédible géraient dans les conseils les heures complémentaires venues des profits des réserves, se refusaient à faire réparer des bâtiments (dans un état lamentable parfois), laissaient dire qu'il n'y avait pas de crédit pour ce faire, couvraient les embauches de contractuels, en appelaient aux TUC, aux CES Les mêmes se refusaient à exiger les postes nécessaires en enseignants, chercheurs, personnels administratifs, ou étaient impuissantés à le faire. Véritable entreprise de décervelage, de mensonges permanents, puisque la pénurie publique côtoyait des sommes venues d'ailleurs, et qu'il convenait de tout justifier à la fois, dans des documents abscons, et des discours incompréhensibles.
De plus cette gestion n'a pas été anodine du point de vue de
l'intégrité morale de ses responsables. Par où passe
donc la corruption à l'université ? Les heures complémentaires
qu'on se fait attribuer en surnombre, le matériel informatique qui
s'évapore
un peu chez soi, les grands voyages qu'on fait en
bande, ou solitaire, sous prétexte de formations nouvelles, de contrats
(la Chine, l'Afrique, l'ex-URSS, etc.
), les missions en tous genres,
les hôtels, les restaurants, les taxis. Tout le monde se tient, c'est
le conseil d'université qui distribue ses mannes, on ne crache pas
dans la soupe ! L'enjeu de la Présidence, à chaque élection,
c'est aussi la question du partage d'un gâteau, qui se réduit,
dans les différentes instances de gestion.
Certains connaissaient bien ce système, les gestionnaires des conseils, mais d'autres pas. C'est la grève de décembre 95 qui a permis au Ministère de l'Education Nationale (qui savait) de révéler les réserves des universités, pour exiger leur emploi immédiat. A partir de là, le Ministère se sentit fort pour couper vraiment les crédits. Les victimes ? Les personnels, et les étudiants à qui on augmente les droits d'inscription. Et voilà nos gestionnaires qui taillent dans les heures d'enseignement et qui nous invitent à y collaborer. Voudriez-vous les convaincre de se comporter autrement, de demander des postes ? Plutôt mourir de honte. Mais les voilà qui montrent aussi les dents quand on leur parle d'intégrer le personnel précaire et de se battre pour des postes. On croit être devenu un personnage d'autant plus important qu'on se rengorge de connaître les ficelles du système, tandis que d'autres n'y comprennent rien. Si nous avons compris que tout ce système leur allait bien, et qu'ils commençaient à s'habituer à avoir un personnel précaire soumis (en sciant eux-mêmes la branche sur laquelle ils sont assis), alors il ne nous reste plus qu'à trouver les moyens de mettre ces gens au pied du mur sans la moindre hésitation. A l'UPMF de Grenoble, il s'est agi de la modique somme de 60 millions de francs.
Anne-Marie Chartier