Gertrude, ma poule ? Que va-t-on devenir sans télévision ni magnétoscope ?
Voici une phrase significative du mal qui ronge notre société dont les valeurs sont basées essentiellement sur la consommation et l'argent.
Au commencement, dès le plus jeune age, c'est l'apprentissage de la conjugaison du verbe AVOIR sous toutes ses formes ; ensuite c'est la mise en pratique excessive de ce verbe AVOIR qui mène jusqu'à la fin d'une vie en ayant oublié la signification de ce que veut dire Être . Quand la mort survient, la seule uvre léguée à la descendance est un certain AVOIR
Cette course à l'avoir provoque une sensation de précarisation quasi-générale, une insatisfaction permanente. La possession n'a pas de limite. Même si je possède tout ce que j'ai voulu, je désire d'autant plus ce que je n'ai pas encore. Si par hasard, ma situation se dégradant, je possède moins qu'avant ou simplement moins que mes proches, c'est l'échec social. Ce type de raisonnement frustrant oblige celui qui le suit à déjà pressentir la misère, l'exclusion qui le guettent.
Pour rester dans la course, il faut avoir un emploi à tout prix. Pour avoir un emploi il faut avoir une voiture et un domicile, mais pour obtenir cela il faut un emploi C'est une course sans fin et sans victoire possible pour les participants.
Ce système oblige ses participants à rester dans la course parce qu'ils ont peur d'être éjectés dans le camp des miséreux. Chacun apercevant avec effroi la menace de la porte béante qui mène à l'échelon social inférieur. L'inégalité, médiatisée, utilisée par les politiques, est un outil qui permet à la misère de devenir une menace utile. Le célèbre principe de diviser pour mieux régner est tout à fait d'actualité. L'image du cancre, du chômeur, de l'exclu est tellement diabolisée que le sentiment de vraie solidarité n'est plus possible. Chaque groupe est maintenu cloisonné dans son statut de moins pire que d'autres.
Pendant que de rares nantis s'enrichissent en servant d'idéal à la masse frustrée, la pire des misères frappe en silence : la misère de l'Être qui elle, conduit vraiment à la misère totale, à l'avilissement de l'individu et à la déchéance d'une société.
Donner une valeur à un individu en fonction de ce qu'il a et non de ce qu'il est ne date certes pas d'aujourd'hui. Le cuistre savant se prosterne devant l'imbécile cousu d'or. [ ] Que vois-je là ? De l'or, ce jaune, précieux et brillant métal ! [ ] Ce peu d'or suffirait à rendre blanc le noir ; beau, le laid ; juste, l'injuste ; noble, l'infâme ; jeune, le vieux ; vaillant, le lâche. (1). Mais le libéralisme économique associé à la communication de masse ont su développer la futilité et le superficiel comme jamais.
Chaque acteur de cette course à l'Avoir se fait le revendeur-toxicomane d'une drogue singulière puisqu'elle ne profite qu'à ses rares consommateurs abusifs ! Et asservit tous les autres : c'est l'argent. Contre cette drogue, le meilleur antidote c'est d'accéder à la connaissance, à la culture, grâce à l'éducation.
L'improductivité suite à la perte d'emploi ne doit pas être associée à l'inactivité sociale et culturelle. L'entrée dans la vie active marque très souvent la fin de la période d'apprentissage et de découvertes : les actifs n'ont ni le temps ni l'envie d'accéder à de nouvelles connaissances. Le but de l'enseignement scolaire n'est pas de préparer à un emploi hypothé-tique qui permettra la survie matérielle et donc l'insertion sociale. Mais il est plutôt de transmettre les connaissances et le bagage culturel nécessaire à toute vie sociale constructive, suffisamment créative pour concevoir son avenir et sa survie. Puisque le travail productif économiquement n'est plus le facteur principal d'intégration sociale, l'adulte doit savoir gérer son temps libre en se cultivant et utiliser ses connaissances pour s'intégrer en participant à la création active de la vie sociale.
Le culte de l'argent a réussi à vampiriser ou détruire de nombreuses cultures dont les valeurs sont fondées sur l'ÊTRE. Le capitalisme, le libéralisme économique dont la seule valeur est l'AVOIR gangrènent le monde entier au point de faire disparaître toute valeur non chiffrable en bénéfices. La disparition de ces valeurs mène à la mort culturelle. C'est l'accès motivé de la part de tous à la connaissance et à la culture qui déterminera de l'évolution heureuse de nos sociétés. Un prochain thème étant la Culture , je développerai donc dans un numéro suivant des Gueux les idées exposées dans ce dernier paragra-phe. Au mois prochain !
(1) Shakespeare, TIMON D'Athène, Oeuvres complètes, Tome II Pléiade, Gallimard, Paris 1959, p. 1223
Ivan CHELEPINE