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Sommaire du N° 2 mars/avril 1997 "Inégalité, précarité, misère"

Absurde idéal

Souvenez-vous l'année dernière : quatres étudiants de Grenoble s'en allèrent rejoindre Sarajevo en vélo. Voici à nouveau un extrait romancé de leur voyage.

Il songea qu'il était seul, malgré ses camarades. Seul à gravir une route absurde, une route de montagne. Cette route ne conduisait nulle part. A Genève certes, puis à Sarajevo, mais les distances n'ont jamais été physiques. Celle qui le tourmentait ne se réduirait pas en quelques coups de pédale.

Sa distance à lui était celle d'un rêve simple. Tu sais, ce qui fait le plus souffrir c'est de penser que tu peux faire l'impossible alors que ce qui est à la porté de ta main, ce que tu peux pratiquement toucher, t'est refusé. Cela peut paraître absurde, mais pourtant c'est ainsi. A Sarajevo, il était facile de tuer, on pouvait trouver à manger et à boire sans trop de difficulté. A Sarajevo, on pouvait faire la fête et inviter tout le quartier, on pouvait produire sa propre électricité, regarder les informations internationales, trouver des marques de cigarettes jusqu'alors inconnues. Mais si la guerre se fit tellement sentir, c'est que pendant quatre ans on ne pouvait jamais être sûr que le lendemain il serait possible de voir le ciel. Le ciel, une promenade entre les immeubles, c'est sans doute ce qui manqua le plus à Sarajevo.

Sur sa route, sur son vélo, lui ne savait pas encore que l'on pouvait être privé de ciel. Pourtant, il se sentait privé d'un rêve ; chaque souvenir le lui rappelait cruellement. Tu sais, même en franchissant des montagnes on peut garder l'impression de rester terré dans un trou. Cela était arrivé simplement, le plus naturellement du monde. Comme une guerre. La veille, on va chercher un poireau et un pain au marché. Le lendemain, on reste dans une cave sombre. Le plus naturellement du monde. Un voisin est serbe, l'autre croate. C'est tout juste si on le savait hier. Demain, c'est ce détail qui décidera de leur vie. Tu pense que c'est absurde, mais ce qui s'est passé entre lui et toi ne l'est pas moins.

Bien sûr, sous le soleil voilé de cette journée d'été, il ne savait pas qu'à Sarajevo les prénoms décidaient de la vie. Il ne connaissait pas l'histoire de ces deux sœurs réfugiées de Mostar, qui avaient pour l'une un prénom croate, pour l'autre un prénom musulman. La première put émigrer et terminer ses études à Rijeka. L'autre dut partager le triste sort des réfugiés. Il ne connaissait pas non plus les histoires de tous ces amants qu'une frontière, un jour, était venue séparer.

Il avait l'impression que l'absurdité du monde n'était que dans sa propre histoire, dans son voyage sans destination. Car la fin et les immeubles de Sarajevo ne résoudraient rien de rien. Il avait voulu te faire rêver, te donner un autre idéal auquel tu te serais accroché. Mais lorsqu'il eut commencé à en bâtir les fondations, tu avais déjà choisi ailleurs.

Ce n'est que quelques temps plus tard qu'il résolut de t'écrire un mot simple. Et puis un autre, au fur et à mesure des étapes. Puisqu'il lui était possible de s'éloigner de milliers de kilomètres, il voulut que chaque mot soit comme un témoignage que les distances peuvent aussi rapprocher. Hélas ! Voici bien une idée absurde !

David Cayla

Les Chiraquiens ne doutent de rien.
5 mars, dépression.