M. Claude Pion, pour commencer, je désirerais
dabord vous présenter. vous êtes patron du café
restaurant, Le Philoxène, vous êtes président de la communauté
de communes du canton de Monestier et je vous connais comme royaliste.
Je suis né en métropole, à Marseille, de parents marseillais
et de Saint-Guillaume. Cest pour cela que je suis revenu ici, pour tenir
ce café-restaurant. Avant cinquante ans, javais occupé
toute une série de postes dans des sociétés de transport,
un peu partout en France, et avant cette activité, jétais
militaire pendant treize ans. Jétais officier de réserve,
en activité en Algérie, et jai donc vécu en Algérie
sept ans, jusquà la fin de la guerre.
Jai de fortes racines ici, ma mère est de Saint-Guillaume où
je retape une maison dans laquelle vécut mon arrière-grand-père.
Cest
donc une solide implantation, est-ce important pour vous ?
Pour moi, cest très important. Cest un endroit où
ma mère a vécu, où mon grand-père a vécu.
Les anciens de Saint-Guillaume racontaient que mon grand-père, commerçant
à Marseille, était venu en voiture, cétait la
première voiture quon voyait dans le village. La voiture était
garée dans un hangar et, le soir, les enfants de Saint-Guillaume
venaient la voir, cétait le progrès ! Gamin, je passais
tous mes étés à Saint-Guillaume. Cest une région
qui me plaît beaucoup, avec en plus cet attachement sentimental à
ma famille qui vécut ici. Quand je suis revenu minstaller,
jai été accepté très rapidement parce
quon savait que jétais originaire dici.
Quest-ce qui a fait votre engagement politique ?
Je nai pas dengagement politique. Jai des idées,
mais je nai pas dengagement politique. Cest fortuitement
que joccupe cette fonction délu.
Quest-ce que ça veut dire
dêtre royaliste ?
Aujourdhui cest compliqué à expliquer.
La France sest faite en 1,5 millénaire. Sur cette période,
il y a eu 1 millénaire de royalisme. Ne lappelons pas "royalisme"
parce que ce nest pas une doctrine en "isme", cest beaucoup
plus quune doctrine. La France sest faite autour dune lignée,
de la lignée capétienne. Cest donc une famille qui a géré
la France pendant mille ans et qui a fait de la France ce quelle aujourdhui,
puisque à peu de choses près nous avons les frontières
quavaient laissées Louis XVI, . . . il manquait Nice et la Corse.
Grossièrement, on peut dire que la France actuelle est issue de mille
ans de royauté. Comment se sont passés ces mille ans de royauté
? Je ne suis pas de ceux qui oseraient prétendre que cétait
quelque chose de magnifique, que tout le monde vivait heureux, etc. Malgré
certains, les rois avaient une vision patrimoniale de la France. Ils ont construit
la France un peu comme un père de famille, ou plutôt une lignée
essaie de construire et développer un domaine agricole ou une usine.
Quand je dis «patrimonial», cest cela : on acquiert un bien,
on essaie de le faire prospérer
De plus, ils avaient une gestion qui permettait à la diversité
des populations, incluses dans lhexagone, de vivre normalement avec
leurs particularités. Puisque jusquaux heures où les hussards
noirs de la République, par lécole obligatoire, ont imposé
le français, en éliminant les parlers locaux. On était
patoisants un peu partout. On pouvait se permettre davoir un Basque
dun côté, un Alsacien de lautre, un Breton et un
Provençal qui, lorsquils étaient ensembles, étaient
incapables de se comprendre. Nous avions une série de peuples juxtaposés.
Dailleurs, Louis XVI, quand il parlait, ne disait pas «mon peuple
», mais il disait «mes peuples ». Parce que les rois avaient
conscience quils étaient lélément fédérateur
de particularismes régionaux très typés, très
marqués. Il ny avait pas desprit jacobin,... forcément.
Il y a eu un esprit centralisateur, il y a eu Colbert -peut-être un
précurseur de lesprit jacobin- qui a cherché à
normaliser des tas de choses, mais pas poussé au niveau du centralisme
de lEtat moderne qui est dû à Napoléon.
Pour moi, la royauté a eu le mérite de juxtaposer, dans les
frontières naturelles de notre pays, toute une série de peuples
divers, avec chacun des cultures très différentes. Je circule
souvent en France, et jadore chercher, non pas le folklore, mais les
racines culturelles. Cest un pays qui est aussi beau par ses paysages
que par la variété des ressources culturelles de chacune des
régions.
Diversité des peuples et aussi une simplification au niveau politique.
A léchelon de lEtat, il y avait une personne qui commandait
dune façon indiscutable, dune façon indiscutée
plutôt, et cela évitait toute polémique, toute dispersion
et toute lutte. Le roi était le lieutenant de Dieu. Il dirigeait le
royaume. Il existait un pacte entre une lignée, une communauté
de peuples et Dieu. Cétait la logique du sacre, initiée
par Clovis. Cétait donc Dieu qui donnait au roi pouvoir de diriger
ses peuples. Cest ancien, cest archaïque comme idée,
mais cétait une idée, pour moi, qui était saine
parce quelle évitait les conflits que lon a à lheure
actuelle. Après le vote pour un président de la République,
nous navons pas la sagesse, comme aux Etats Unis, de dire : «
pour x années, cest parti, tous derrière le président
! ~ On continue le clivage. Celui qui nest pas arrivé au pouvoir
nadmet pas que ce soit lautre qui y soit. Et il y a cette rivalité
qui se manifeste en permanence, sur tous les sujets.
Pourquoi narrive-t-on pas à mettre une seule réforme en
place aujourdhui ? Je parle de réforme en profondeur. Parce quil
y a ce clivage majorité opposition, parce que celui qui est au pouvoir
est systématiquement attaqué par celui qui ne lest pas.
Ce dernier freine et empêche, autant quil le peut, la mise en
place de réformes, de changements. Cest dramatique !
Vous ne devez pas être favorable
à lEurope ?
Je ne suis pas pour lEurope telle quelle se met en place. Aujourdhui,
on ne peut pas être contre lEurope. Elle représente un
potentiel de peuple, de savoir-faire, de techniques, de connaissances, de
cultures quil faut mettre en commun. On ne peut plus continuer à
faire les cons, comme on la fait pendant des siècles, en se foutant
sur la gueule notamment entre la France et lAllemagne. Mais on est en
train de mettre en place, non pas une Europe politique, une Europe didées,
mais une Europe de fonctionnaires qui édictent des règlements.
Cest à la fois une Europe marchande et monétariste. Et
tous les aspects politiques sont mis de côté.
On commence par le marché ?
Oui, on commence par le marché. La France et lAllemagne ont eu
le privilège de déclencher deux guerres mondiales, la troisième
guerre mondiale na pas été déclarée, mais
cest lAllemagne qui vient de la gagner, Francfort est capitale
financière de lEurope. On est en train de saligner derrière
lAllemagne.
A tous les niveaux dailleurs, car on nous dit : « en France, vos
milliers de communes . . . , cest une aberration dans le monde actuel,
mais quest-ce qui est bien en Europe, ce sont les Lands allemands »,
donc on a créé des régions qui sont calqués sur
les Lands. LEurope se fait ainsi.
Vous pensez quil manque une réflexion
de fond ?
Il ny a pas dadhésion sur une idée. On parle dEurope
sociale, mais cest le dernier souci des gens qui font lEurope.
On verra, on essaiera une harmonisation. Les différences sociales sont
quand même importantes entre les pays. Lharmonisation sociale
ne va pas se faire par le haut, elle se fera par le bas.
Toutes les positions que vous défendez
se rapprochent dautres courants politiques, je pense au mouvement de
Chevènement, de certains membres du PCF ?
Oui. Quand on est royaliste, on est classé systématiquement
dextrême-droite, parce que depuis la Restauration, on plaçait
les royalistes à lextrême droite dans lhémicycle,
surtout quand il nen restait quune poignée. Aujourdhui,
cette classification gauche droite est absurde. Au niveau des idées,
il y a des gens comme Chevènement qui ont des positions sur la nation,
sur son indépendance, sur lidentité culturelle, des idées
que japprouve pleinement. Cest bien que Chevènement, qui
fut même dextrême-gauche, ait de telles idées, parce
que cela évite que ces idées soient classées dextrême-droite.
Le gros problème aujourdhui, est que lextrême-droite
est un fourre-tout pratique qui permet dexclure des gens par le jeu
des grands appareils.
Dans toutes les familles politiques, il peut très bien y avoir des
idées que lon peut prendre à son compte, sans prendre
la carte de tel ou tel parti. Ici, je rejoins le principe de la royauté
qui faisait flèche de tout bois, en utilisant tout le monde. Il y a
quand même eu un roi protestant qui sest converti au catholicisme
parce que Paris valait bien une messe. Il y avait un pragmatisme dans la fonction
royale. (. . .) Le fait davoir détruit lesprit féodal
et davoir fait de la France un Etat - pré-moderne - aux portes
de la modernité, est à mettre au compte de la royauté.
Et ce fut une bonne chose parce que la situation aurait pu être plus
dramatique, ou aurait pu rester un Etat sous une forme féodale, comme
ce fut le cas pour lAllemagne ou lItalie jusquà il
y a très peu de temps. La Révolution sest trouvée
avec un potentiel remarquable dans plusieurs domaines. Si Napoléon
a fait ce quil a fait en Europe, cest parce quil sest
appuyé sur un pays qui avait une artillerie qui était la première
dEurope - il ne faut pas oublier que Napoléon a été
formé comme artilleur sous Louis XVI, une flotte qui était très
importante, un potentiel humain qui était extraordinaire, . . . et
évidemment il y a eu, en plus, lélan révolutionnaire.
Ceci a permis aux Français de parcourir toute lEurope, ce qui
na pas forcément été un bien, car le résultat
sest soldé par une abominable saignée.
Les royalistes ont quand même été
liés à lextrême-droite nationaliste, par exemple
aujourdhui au FN ?
Il y a certainement des royalistes qui sont au FN, mais... Renouvin était
un fidèle partisan de François Mitterrand. Il ny a pas
un parti royaliste, il y a des mouvances, avec certains qui iront à
lextrême-droite, dautres à lextrême-gauche
vers des mouvements révolutionnaires. On a tout vu. (. . .) Mais il
nest pas dans lidée dun royaliste moderne de vouloir
imposer un roi à la France. Pourquoi 1789, parce quà cette
époque, il y a eu un divorce entre le roi et son pays. Un roi ne pourrait
revenir que le jour où le pays déciderait quon se "remarie".
Cest un pacte entre un homme, plutôt une lignée, et un
peuple. Cest ma conception.
Vous êtes donc en désaccord
avec les régimes royalistes britanniques ou scandinaves ?
A quoi servent-ils ? (. . .)
Par contre, un roi dans la peau du président de la République
actuel, oui ! Il a plus de pouvoir que les rois que vous citez. Le plein pouvoir
nexiste plus. Je vois trois niveaux de pouvoir : le roi à la
tête de la nation ; à léchelon de la province ou
de la région, une assemblée daristocrates, au sens étymologique
du terme, à léchelon local de la commune ou du canton,
une assemblée élue démocratiquement.
Pourquoi dun côté,
Il y aurait la démocratie, avec la plus large participation des gens,
et... ?
Parce quil sagit de la vie de tous les jours, de choses simples,
abordables par tous, pour peu quon prenne le temps de les expliquer.
A dautres niveaux, quand on remonte jusquau sommet de lEtat,
cest tellement compliqué. Aujourdhui pour y arriver, on
est obligé davoir des gens qui sont poussés, mis en place
par des partis, par des structures organisées pour la prise du pouvoir...
et qui nont que ce but.
Le parti politique est structuré pour la prise du pouvoir, par des
voies démocratiques, et cest son objectif principal. Les autres
partis, ceux qui nauront pu recueillir ladhésion majoritaire,
nauront de cesse, par leur action, de contrarier laction de celui
qui gouverne, pour pouvoir gagner la place au coup suivant, au détriment
du bien commun, . . . souvent... Alors que le roi, cest larbitre.
M. Chirac, comme M. Mitterrand, agit en chef de parti, . . . De Gaulle aussi
quelquefois, moins que les autres, sans doute. Il est très difficile
dans ces conditions de prendre de la hauteur
Je pense quau niveau de lEtat, il doit y avoir quelquun
dimpartial. Regardez, le roi dEspagne, quand il y a eu la tentative
de putsch suite à une bronca de généraux, ceux-là
même qui ont aidé à sa mise en place. Par son action,
il a stoppé le mouvement séditieux. Cest ce qui me plaît
dans le rôle dun roi : larbitre, celui qui tient compte
des intérêts primordiaux du pays, . . . celui qui évite
de sombrer dans le copinage.
Cest triste quand même quand on voit les deux derniers présidents
de la République. Ils nont pas réussi à prendre
de la distance avec les gens qui les entouraient, ceux qui les ont mis au
pouvoir. Ils les ont autour deux, ils les favorisent, cest très
humain, peut-être, mais ça conduit aux dérives que lon
connaît. Quel piètre exemple de démocratie, alors quon
ne cesse de critiquer la cour de Versailles !
Que pensez-vous de la mondialisation
?
Limage de la mondialisation telle quon la montre, cest Mac
Donald sur la place Rouge et Coca Cola à Tien an Men. Je ne vois pas
ce que les moscovites vont gagner, si cest ça. . . et cest
ça ! Avec les franchisés qui se répandent partout, on
va avoir les mêmes magasins partout. Parce quattention, le Mac
Donald, ce nest pas une nourriture, cest une culture. Cest
un truc qui déstructure le repas, cest important. Le Big Mac
quon achète avec le paquet de frites et la boisson, quon
mange debout dans un coin pour partir ensuite à toute allure, est la
déstructuration du repas tel quil existe ici et dune certaine
culture gastronomique. Et là, cest l'acculturation. Que va devenir
lidentité culturelle avec ce système-là ? (...)
De toutes façons, je ne suis pas quelquun qui a la science infuse,
je nai pas fait détudes dans ce sens-là. ]e me suis
forgé mes propres opinions et ne ferai pas de prosélytisme,
ce nest pas moi qui essaierai de gagner quelquun à mes
idées, surtout pas ! « Royaliste, mais sans prosélytisme »,
ce sera ma conclusion.
Propos recueillis par Alain Oriot