http://www.les-gueux.org

Sommaire du numéro 14 "Identité culturelle"

Royaliste

M. Claude Pion, pour commencer, je désirerais d’abord vous présenter. vous êtes patron du café restaurant, Le Philoxène, vous êtes président de la communauté de communes du canton de Monestier et je vous connais comme royaliste.
Je suis né en métropole, à Marseille, de parents marseillais et de Saint-Guillaume. C’est pour cela que je suis revenu ici, pour tenir ce café-restaurant. Avant cinquante ans, j’avais occupé toute une série de postes dans des sociétés de transport, un peu partout en France, et avant cette activité, j’étais militaire pendant treize ans. J’étais officier de réserve, en activité en Algérie, et j’ai donc vécu en Algérie sept ans, jusqu’à la fin de la guerre.
J’ai de fortes racines ici, ma mère est de Saint-Guillaume où je retape une maison dans laquelle vécut mon arrière-grand-père.

C’est donc une solide implantation, est-ce important pour vous ?
Pour moi, c’est très important. C’est un endroit où ma mère a vécu, où mon grand-père a vécu. Les anciens de Saint-Guillaume racontaient que mon grand-père, commerçant à Marseille, était venu en voiture, c’était la première voiture qu’on voyait dans le village. La voiture était garée dans un hangar et, le soir, les enfants de Saint-Guillaume venaient la voir, c’était le progrès ! Gamin, je passais tous mes étés à Saint-Guillaume. C’est une région qui me plaît beaucoup, avec en plus cet attachement sentimental à ma famille qui vécut ici. Quand je suis revenu m’installer, j’ai été accepté très rapidement parce qu’on savait que j’étais originaire d’ici.

Qu’est-ce qui a fait votre engagement politique ?
Je n’ai pas d’engagement politique. J’ai des idées, mais je n’ai pas d’engagement politique. C’est fortuitement que j’occupe cette fonction d’élu.

Qu’est-ce que ça veut dire d’être royaliste ?
Aujourd’hui c’est compliqué à expliquer.
La France s’est faite en 1,5 millénaire. Sur cette période, il y a eu 1 millénaire de royalisme. Ne l’appelons pas "royalisme" parce que ce n’est pas une doctrine en "isme", c’est beaucoup plus qu’une doctrine. La France s’est faite autour d’une lignée, de la lignée capétienne. C’est donc une famille qui a géré la France pendant mille ans et qui a fait de la France ce qu’elle aujourd’hui, puisque à peu de choses près nous avons les frontières qu’avaient laissées Louis XVI, . . . il manquait Nice et la Corse. Grossièrement, on peut dire que la France actuelle est issue de mille ans de royauté. Comment se sont passés ces mille ans de royauté  ? Je ne suis pas de ceux qui oseraient prétendre que c’était quelque chose de magnifique, que tout le monde vivait heureux, etc. Malgré certains, les rois avaient une vision patrimoniale de la France. Ils ont construit la France un peu comme un père de famille, ou plutôt une lignée essaie de construire et développer un domaine agricole ou une usine. Quand je dis «patrimonial», c’est cela : on acquiert un bien, on essaie de le faire prospérer
De plus, ils avaient une gestion qui permettait à la diversité des populations, incluses dans l’hexagone, de vivre normalement avec leurs particularités. Puisque jusqu’aux heures où les hussards noirs de la République, par l’école obligatoire, ont imposé le français, en éliminant les parlers locaux. On était patoisants un peu partout. On pouvait se permettre d’avoir un Basque d’un côté, un Alsacien de l’autre, un Breton et un Provençal qui, lorsqu’ils étaient ensembles, étaient incapables de se comprendre. Nous avions une série de peuples juxtaposés. D’ailleurs, Louis XVI, quand il parlait, ne disait pas «mon peuple », mais il disait «mes peuples ». Parce que les rois avaient conscience qu’ils étaient l’élément fédérateur de particularismes régionaux très typés, très marqués. Il n’y avait pas d’esprit jacobin,... forcément. Il y a eu un esprit centralisateur, il y a eu Colbert -peut-être un précurseur de l’esprit jacobin- qui a cherché à normaliser des tas de choses, mais pas poussé au niveau du centralisme de l’Etat moderne qui est dû à Napoléon.
Pour moi, la royauté a eu le mérite de juxtaposer, dans les frontières naturelles de notre pays, toute une série de peuples divers, avec chacun des cultures très différentes. Je circule souvent en France, et j’adore chercher, non pas le folklore, mais les racines culturelles. C’est un pays qui est aussi beau par ses paysages que par la variété des ressources culturelles de chacune des régions.
Diversité des peuples et aussi une simplification au niveau politique. A l’échelon de l’Etat, il y avait une personne qui commandait d’une façon indiscutable, d’une façon indiscutée plutôt, et cela évitait toute polémique, toute dispersion et toute lutte. Le roi était le lieutenant de Dieu. Il dirigeait le royaume. Il existait un pacte entre une lignée, une communauté de peuples et Dieu. C’était la logique du sacre, initiée par Clovis. C’était donc Dieu qui donnait au roi pouvoir de diriger ses peuples. C’est ancien, c’est archaïque comme idée, mais c’était une idée, pour moi, qui était saine parce qu’elle évitait les conflits que l’on a à l’heure actuelle. Après le vote pour un président de la République, nous n’avons pas la sagesse, comme aux Etats Unis, de dire : « pour x années, c’est parti, tous derrière le président ! ~ On continue le clivage. Celui qui n’est pas arrivé au pouvoir n’admet pas que ce soit l’autre qui y soit. Et il y a cette rivalité qui se manifeste en permanence, sur tous les sujets.
Pourquoi n’arrive-t-on pas à mettre une seule réforme en place aujourd’hui ? Je parle de réforme en profondeur. Parce qu’il y a ce clivage majorité opposition, parce que celui qui est au pouvoir est systématiquement attaqué par celui qui ne l’est pas. Ce dernier freine et empêche, autant qu’il le peut, la mise en place de réformes, de changements. C’est dramatique !

Vous ne devez pas être favorable à l’Europe ?
Je ne suis pas pour l’Europe telle qu’elle se met en place. Aujourd’hui, on ne peut pas être contre l’Europe. Elle représente un potentiel de peuple, de savoir-faire, de techniques, de connaissances, de cultures qu’il faut mettre en commun. On ne peut plus continuer à faire les cons, comme on l’a fait pendant des siècles, en se foutant sur la gueule notamment entre la France et l’Allemagne. Mais on est en train de mettre en place, non pas une Europe politique, une Europe d’idées, mais une Europe de fonctionnaires qui édictent des règlements. C’est à la fois une Europe marchande et monétariste. Et tous les aspects politiques sont mis de côté.

On commence par le marché ?
Oui, on commence par le marché. La France et l’Allemagne ont eu le privilège de déclencher deux guerres mondiales, la troisième guerre mondiale n’a pas été déclarée, mais c’est l’Allemagne qui vient de la gagner, Francfort est capitale financière de l’Europe. On est en train de s’aligner derrière l’Allemagne.
A tous les niveaux d’ailleurs, car on nous dit : « en France, vos milliers de communes . . . , c’est une aberration dans le monde actuel, mais qu’est-ce qui est bien en Europe, ce sont les Lands allemands », donc on a créé des régions qui sont calqués sur les Lands. L’Europe se fait ainsi.

Vous pensez qu’il manque une réflexion de fond ?
Il n’y a pas d’adhésion sur une idée. On parle d’Europe sociale, mais c’est le dernier souci des gens qui font l’Europe. On verra, on essaiera une harmonisation. Les différences sociales sont quand même importantes entre les pays. L’harmonisation sociale ne va pas se faire par le haut, elle se fera par le bas.

Toutes les positions que vous défendez se rapprochent d’autres courants politiques, je pense au mouvement de Chevènement, de certains membres du PCF ?
Oui. Quand on est royaliste, on est classé systématiquement d’extrême-droite, parce que depuis la Restauration, on plaçait les royalistes à l’extrême droite dans l’hémicycle, surtout quand il n’en restait qu’une poignée. Aujourd’hui, cette classification gauche droite est absurde. Au niveau des idées, il y a des gens comme Chevènement qui ont des positions sur la nation, sur son indépendance, sur l’identité culturelle, des idées que j’approuve pleinement. C’est bien que Chevènement, qui fut même d’extrême-gauche, ait de telles idées, parce que cela évite que ces idées soient classées d’extrême-droite. Le gros problème aujourd’hui, est que l’extrême-droite est un fourre-tout pratique qui permet d’exclure des gens par le jeu des grands appareils.
Dans toutes les familles politiques, il peut très bien y avoir des idées que l’on peut prendre à son compte, sans prendre la carte de tel ou tel parti. Ici, je rejoins le principe de la royauté qui faisait flèche de tout bois, en utilisant tout le monde. Il y a quand même eu un roi protestant qui s’est converti au catholicisme parce que Paris valait bien une messe. Il y avait un pragmatisme dans la fonction royale. (. . .) Le fait d’avoir détruit l’esprit féodal et d’avoir fait de la France un Etat - pré-moderne - aux portes de la modernité, est à mettre au compte de la royauté. Et ce fut une bonne chose parce que la situation aurait pu être plus dramatique, ou aurait pu rester un Etat sous une forme féodale, comme ce fut le cas pour l’Allemagne ou l’Italie jusqu’à il y a très peu de temps. La Révolution s’est trouvée avec un potentiel remarquable dans plusieurs domaines. Si Napoléon a fait ce qu’il a fait en Europe, c’est parce qu’il s’est appuyé sur un pays qui avait une artillerie qui était la première d’Europe - il ne faut pas oublier que Napoléon a été formé comme artilleur sous Louis XVI, une flotte qui était très importante, un potentiel humain qui était extraordinaire, . . . et évidemment il y a eu, en plus, l’élan révolutionnaire. Ceci a permis aux Français de parcourir toute l’Europe, ce qui n’a pas forcément été un bien, car le résultat s’est soldé par une abominable saignée.

Les royalistes ont quand même été liés à l’extrême-droite nationaliste, par exemple aujourd’hui au FN ?
Il y a certainement des royalistes qui sont au FN, mais... Renouvin était un fidèle partisan de François Mitterrand. Il n’y a pas un parti royaliste, il y a des mouvances, avec certains qui iront à l’extrême-droite, d’autres à l’extrême-gauche vers des mouvements révolutionnaires. On a tout vu. (. . .) Mais il n’est pas dans l’idée d’un royaliste moderne de vouloir imposer un roi à la France. Pourquoi 1789, parce qu’à cette époque, il y a eu un divorce entre le roi et son pays. Un roi ne pourrait revenir que le jour où le pays déciderait qu’on se "remarie". C’est un pacte entre un homme, plutôt une lignée, et un peuple. C’est ma conception.

Vous êtes donc en désaccord avec les régimes royalistes britanniques ou scandinaves ?
A quoi servent-ils ? (. . .)
Par contre, un roi dans la peau du président de la République actuel, oui ! Il a plus de pouvoir que les rois que vous citez. Le plein pouvoir n’existe plus. Je vois trois niveaux de pouvoir : le roi à la tête de la nation ; à l’échelon de la province ou de la région, une assemblée d’aristocrates, au sens étymologique du terme, à l’échelon local de la commune ou du canton, une assemblée élue démocratiquement.

Pourquoi d’un côté, Il y aurait la démocratie, avec la plus large participation des gens, et... ?
Parce qu’il s’agit de la vie de tous les jours, de choses simples, abordables par tous, pour peu qu’on prenne le temps de les expliquer.
A d’autres niveaux, quand on remonte jusqu’au sommet de l’Etat, c’est tellement compliqué. Aujourd’hui pour y arriver, on est obligé d’avoir des gens qui sont poussés, mis en place par des partis, par des structures organisées pour la prise du pouvoir... et qui n’ont que ce but.
Le parti politique est structuré pour la prise du pouvoir, par des voies démocratiques, et c’est son objectif principal. Les autres partis, ceux qui n’auront pu recueillir l’adhésion majoritaire, n’auront de cesse, par leur action, de contrarier l’action de celui qui gouverne, pour pouvoir gagner la place au coup suivant, au détriment du bien commun, . . . souvent... Alors que le roi, c’est l’arbitre.
M. Chirac, comme M. Mitterrand, agit en chef de parti, . . . De Gaulle aussi quelquefois, moins que les autres, sans doute. Il est très difficile dans ces conditions de prendre de la hauteur
Je pense qu’au niveau de l’Etat, il doit y avoir quelqu’un d’impartial. Regardez, le roi d’Espagne, quand il y a eu la tentative de putsch suite à une bronca de généraux, ceux-là même qui ont aidé à sa mise en place. Par son action, il a stoppé le mouvement séditieux. C’est ce qui me plaît dans le rôle d’un roi : l’arbitre, celui qui tient compte des intérêts primordiaux du pays, . . . celui qui évite de sombrer dans le copinage.
C’est triste quand même quand on voit les deux derniers présidents de la République. Ils n’ont pas réussi à prendre de la distance avec les gens qui les entouraient, ceux qui les ont mis au pouvoir. Ils les ont autour d’eux, ils les favorisent, c’est très humain, peut-être, mais ça conduit aux dérives que l’on connaît. Quel piètre exemple de démocratie, alors qu’on ne cesse de critiquer la cour de Versailles !

Que pensez-vous de la mondialisation  ?
L’image de la mondialisation telle qu’on la montre, c’est Mac Donald sur la place Rouge et Coca Cola à Tien an Men. Je ne vois pas ce que les moscovites vont gagner, si c’est ça. . . et c’est ça ! Avec les franchisés qui se répandent partout, on va avoir les mêmes magasins partout. Parce qu’attention, le Mac Donald, ce n’est pas une nourriture, c’est une culture. C’est un truc qui déstructure le repas, c’est important. Le Big Mac qu’on achète avec le paquet de frites et la boisson, qu’on mange debout dans un coin pour partir ensuite à toute allure, est la déstructuration du repas tel qu’il existe ici et d’une certaine culture gastronomique. Et là, c’est l'acculturation. Que va devenir l’identité culturelle avec ce système-là ? (...)
De toutes façons, je ne suis pas quelqu’un qui a la science infuse, je n’ai pas fait d’études dans ce sens-là. ]e me suis forgé mes propres opinions et ne ferai pas de prosélytisme, ce n’est pas moi qui essaierai de gagner quelqu’un à mes idées, surtout pas ! « Royaliste, mais sans prosélytisme », ce sera ma conclusion.

Propos recueillis par Alain Oriot