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Sommaire du numéro 14 "Identité culturelle"

La révolution sociale est-elle une voie d'avenir ?

(Les enseignements que l’on peut tirer de l’URSS)
Les révolutions sociales se sont toujours produites dans l’histoire de façon inattendue, fortuite, comme conjugaison d’une multitude de faits, de sensibilités sociales diverses à ces faits, d’expérience ou d’inexpérience. Elles n’ont jamais été prévisibles. Marx qui espérait tant une révolution sociale en Grande-Bretagne, et qui était à l’affût des faits politiques et sociaux, a été surpris par la Commune de Paris. Par ailleurs personne ne sait à l’avance ce qui émergera d’une révolution. Aucune loi sociale ou historique ne permet d’en juger. Ce que l’on peut dire pour l’instant est que toutes les révolutions sociales, provoquées par le désir collectif violent de changer la vie et de propulser en avant la justice, ont été confisquées au profit des classes possédantes ou de dictateurs en tous genres. Peut-on, à cause de cela, dire qu’elles sont nécessairement vouées à l’échec  ? Ou qu’elles n’atteindront jamais leur but ?

Ce qui semble émerger maintenant de l’expérience douloureuse acquise par les peuples, est que sans l’apprentissage de la démocratie politique, sociale et économique la plus élaborée, ceux-là resteront vaincus. Il semble également que la crainte du risque de révolutions sociales, ou de mouvements sociaux non contrôlées par les citoyens, soit un frein à des explosions sociales. Mais tout ceci est de l’ordre des suppositions.

Tout d’abord qu’est ce qu’une révolution sociale ? L’histoire récente a connu essentiellement des révolutions sociales paysannes qui se sont doublées de soulèvements des populations des villes (révolution mexicaine de 1910, révolution russe de février 1917, révolution chinoise de 1949). L’histoire plus ancienne (1789) ajoute à cela la propre insurrection des marchands bourgeois qui voulaient conquérir le pouvoir pour leur propre compte contre les grands propriétaires féodaux (la révolte des Cathares peut également illustrer ce cas). Dans les pays colonisés, s’ajoute à ces caractéristiques la volonté nationale d’indépendance. La Commune de Paris offre un cas particulier de seul soulèvement urbain d’artisans, compagnons, ouvriers, boutiquiers, artistes, écrivains. Il n’y a jamais eu, en tous cas, de révolution sociale qui aurait été typiquement ouvrière, ou sous direction ouvrière, contre toutes les autres classes de la société. Pourtant nous avons vécu sous ce mythe, avec l’impossibilité d’oser le contrecarrer sous peine d’être traité de vil réactionnaire. D’où vient ce mythe ? De la dite nécessité historique de la dictature du prolétariat de Marx, nécessité dont le Parti bolchévique s’est déclaré être l’agent scientifique. Pourtant Marx, dans le même temps, n’avait jamais recommandé de constituer un parti communiste pour les seuls ouvriers, même s’il exprimait déjà clairement que les artisans, paysans, boutiquiers ne pourraient pas être les constructeurs d’une telle dictature. Mais c’est également Marx qui croyait que la croissance nécessaire des forces productives rendait tout aussi nécessaire LA révolution bourgeoise, déclarée progressive, suivie de LA révolution prolétarienne.

En fait il n’y a jamais de révolution bourgeoise pure. Les bourgeois de 1789 ont parasité un mouvement populaire puissant sans lequel ils n’auraient pu prendre le pouvoir. Il n’y a jamais eu non plus de révolution bourgeoise nécessaire. Ce fut un phénomène proprement européen. De la même façon, il n’y a jamais eu de révolution prolétarienne en Russie en octobre 1917, mais une prise du pouvoir par le parti bolchevique, qui s’est proclamé direction ouvrière. Ce parti était minoritaire dans tous les soviets sauf dans ceux de Pétrograd et de Moscou ; minoritaire ensuite dans l’Assemblée constituante, ce qui valut à cette dernière d’être dissoute. Les soviets des villes ne seront gagnés ensuite par les bolcheviks que par leur épuration de tous les opposants, c’est-à-dire l’épuration de toutes les composantes du mouvement ouvrier. Par contre, les bolcheviks n’auront jamais une quelconque majorité dans les soviets paysans. Ce n’est pas par hasard que les bolcheviks ne font pratiquement aucun cas de la révolution mexicaine, complètement paysanne dans ses origines et son expression (le grand cinéaste soviétique Eisenstein nous laisse cependant un très beau film).

Il faut le dire, l’histoire qui se déroule après octobre 1917 est celle de la confiscation de la révolution paysanne et du peuple russe des villes de février, et l’histoire d’une dictature. Celle-ci a pu se construire sur la base de la trop faible expérience de la démocratie directe dans les soviets de février à octobre.

Sans doute le bilan le plus terrible de cette dictature peut se lire aujourd’hui dans les ex pays de l’URSS. Après octobre 1917, aucune organisation, de quelque type que ce soit, n’a eu droit à l’existence si elle n’était pas rattachée à l’Etat, c’est à dire au parti bolchevique. On peut se demander avec l’historien Louis Fischer pour quelle raison Lénine ne saisissait pas d’où venaient les dangers bureaucratiques. Il y a des moments où l’intelligence ne peut rien contre la folie du pouvoir.

Les soixante ans de socialisme réel ou de socialisme tout court, ont été le dés-apprentissage méthodique et systématique de l’organisation autonome des ouvriers, et plus généralement de la société toute entière. Pas de syndicats indépendants, par d’organisation démocratique indépendante de citoyens, de producteurs, de consommateurs, pas d’associations libres ni d’écrivains, ni de cinéastes, ni de scientifique, ni d’écologistes etc.. C’est le réapprentissage du capitalisme après la loi Le Chapelier : personne ne peut prétendre s’organiser sous prétexte de soi-disant intérêts communs qui ne seraient pas les intérêts bolcheviques. Et tout ceci au nom du pouvoir ouvrier que les ouvriers perdent un peu plus chaque jour.

Les intellectuels de tous les pays ont fait le silence là-dessus pendant 60 ans, abusés certes, mais terrorisés surtout qu’ils étaient de ne pas être dans le vent, d’être insultés, de perdre leur travail, voire de se faire assassiner.

Il est terrible de constater aujourd’hui que les pays de l’ex-URSS sont un terrain vierge pour le développement du capitalisme le plus sauvage, ce qui fait pâlir d’envie les patronats d’Europe occidentale qui rêvent d’en finir au plus vite avec la prévoyance sociale en Occident. Les USA occupent déjà très largement l’espace économique de ces pays. Terrain vierge d’expérience organisationnelle, vierge d’apprentissage à la résistance autonome, vierge en acquis sociaux : il n’y a d’assurance chômage nulle part, pas de mécanisme de revalorisation des retraites (c’est comme si elles n’existaient plus), pas d’assistance à personne en difficulté, pas d’assistance à l’enfance abandonnée, pas d’aide sociale, pas de soupe populaire. Cela est laissé aux bonnes œuvres religieuses. Il n’existe plus rien. Tout ce qui était attaché à l’emploi et au Parti a disparu avec l’effondrement du Parti (crèches, lieux de vacances, prévoyance sociale...). La société soviétique ne laisse rien derrière elle dont les populations pourraient se saisir pour se défendre. La démocratie est inconnue, détestée qu’elle était. Ne restent que les moeurs politiques de règlements de comptes entre factions, les unes et les autres n’hésitant pas, hier comme aujourd’hui, à s’éliminer de la pire façon, pour le pouvoir d’abord, puis peu à peu au fil des années pour le partage du bien public et le pillage de la plus-value ouvrière. Celle-ci n’a même pas pu servir efficacement à l’industrialisation, entre autre chose parce que les ouvriers de ces pays, en sabotant la productivité et en pillant leurs usines, montraient bien que celles-ci ne leur appartenaient pas.

Paradoxalement, et gardons-le présent à l’esprit, les acquis sociaux en faveur du salariat occidental se sont largement appuyés sur ladite révolution d’octobre, dont les classes dirigeantes à l’ouest avaient si peur qu’elle ne s’étende. Ce terrible bilan ne peut que nous faire rejeter tout ce qui n’est pas de l’ordre de la démocratie et de l’auto-organisation. Les révolutions sociales peuvent de plus toujours se produire inopinément. La question essentielle qui s’y jouera sera celle de la sauvegarde du contrôle du mouvement par ce qui constitue le peuple exploité : ouvriers, petits paysans pour ce qu’il en reste, petits marchands et boutiquiers, artisans, salariés divers, chômeurs, une partie des professions libérales, ainsi que toute la jeunesse.

A.-M. Chartier