(Les enseignements que lon peut tirer de lURSS)
Les révolutions sociales se sont toujours
produites dans lhistoire de façon inattendue, fortuite, comme
conjugaison dune multitude de faits, de sensibilités sociales
diverses à ces faits, dexpérience ou dinexpérience.
Elles nont jamais été prévisibles.
Marx qui espérait tant une révolution sociale en Grande-Bretagne,
et qui était à laffût des faits politiques
et sociaux, a été surpris par la Commune de Paris. Par
ailleurs personne ne sait à lavance ce qui émergera
dune révolution. Aucune loi sociale ou historique ne permet
den juger. Ce que lon peut dire pour linstant est que toutes
les révolutions sociales, provoquées par le désir
collectif violent de changer la vie et de propulser en avant la justice, ont
été confisquées au profit des classes possédantes
ou de dictateurs en tous genres. Peut-on, à cause de cela, dire quelles
sont nécessairement vouées à léchec
? Ou quelles natteindront jamais leur but ?
Ce qui
semble émerger maintenant de lexpérience douloureuse acquise
par les peuples, est que sans lapprentissage de la démocratie
politique, sociale et économique la plus élaborée, ceux-là
resteront vaincus. Il semble également que la crainte du risque de
révolutions sociales, ou de mouvements sociaux non contrôlées
par les citoyens, soit un frein à des explosions sociales. Mais tout
ceci est de lordre des suppositions.
Tout dabord quest ce quune révolution
sociale ? Lhistoire récente a connu essentiellement des révolutions
sociales paysannes qui se sont doublées de soulèvements des populations
des villes (révolution mexicaine de 1910, révolution russe de
février 1917, révolution chinoise de 1949). Lhistoire
plus ancienne (1789) ajoute à cela la propre insurrection des marchands
bourgeois qui voulaient conquérir le pouvoir pour leur propre compte
contre les grands propriétaires féodaux (la révolte des
Cathares peut également illustrer ce cas). Dans les pays colonisés,
sajoute à ces caractéristiques la volonté nationale
dindépendance. La Commune de Paris offre un cas particulier de
seul soulèvement urbain dartisans, compagnons, ouvriers, boutiquiers,
artistes, écrivains. Il ny a jamais eu, en tous cas, de révolution
sociale qui aurait été typiquement ouvrière, ou sous direction
ouvrière, contre toutes les autres classes de la société.
Pourtant nous avons vécu sous ce mythe, avec limpossibilité
doser le contrecarrer sous peine dêtre traité de vil
réactionnaire. Doù vient ce mythe ? De la dite nécessité
historique de la dictature du prolétariat de Marx, nécessité
dont le Parti bolchévique sest déclaré être
lagent scientifique. Pourtant Marx, dans le même temps, navait
jamais recommandé de constituer un parti communiste pour les seuls
ouvriers, même sil exprimait déjà clairement que
les artisans, paysans, boutiquiers ne pourraient pas être les constructeurs
dune telle dictature. Mais cest également Marx qui croyait
que la croissance nécessaire des forces productives rendait tout aussi
nécessaire LA révolution bourgeoise, déclarée
progressive, suivie de LA révolution prolétarienne.
En fait il ny a jamais de révolution
bourgeoise pure. Les bourgeois de 1789 ont parasité un mouvement
populaire puissant sans lequel ils nauraient pu prendre le pouvoir.
Il ny a jamais eu non plus de révolution bourgeoise nécessaire.
Ce fut un phénomène proprement européen. De la
même façon, il ny a jamais eu de révolution
prolétarienne en Russie en octobre 1917, mais une prise du pouvoir
par le parti bolchevique, qui sest proclamé direction ouvrière.
Ce parti était minoritaire dans tous les soviets sauf dans ceux
de Pétrograd et de Moscou ; minoritaire ensuite dans lAssemblée
constituante, ce qui valut à cette dernière dêtre dissoute.
Les soviets des villes ne seront gagnés ensuite par les bolcheviks
que par leur épuration de tous les opposants, cest-à-dire
lépuration de toutes les composantes du mouvement ouvrier.
Par contre, les bolcheviks nauront jamais une quelconque majorité
dans les soviets paysans. Ce nest pas par hasard que les bolcheviks
ne font pratiquement aucun cas de la révolution mexicaine, complètement
paysanne dans ses origines et son expression (le grand cinéaste
soviétique Eisenstein nous laisse cependant un très beau film).
Il faut le dire, lhistoire qui se déroule
après octobre 1917 est celle de la confiscation de la révolution
paysanne et du peuple russe des villes de février, et lhistoire
dune dictature. Celle-ci a pu se construire sur la base de la trop faible
expérience de la démocratie directe dans les soviets
de février à octobre.
Sans doute le bilan le plus terrible de cette dictature
peut se lire aujourdhui dans les ex pays de lURSS. Après
octobre 1917, aucune organisation, de quelque type que ce soit, na eu
droit à lexistence si elle nétait pas rattachée
à lEtat, cest à dire au parti bolchevique. On peut
se demander avec lhistorien Louis Fischer pour quelle raison Lénine
ne saisissait pas doù venaient les dangers bureaucratiques. Il
y a des moments où lintelligence ne peut rien contre la folie du
pouvoir.
Les soixante ans de socialisme réel ou de
socialisme tout court, ont été le dés-apprentissage
méthodique et systématique de lorganisation autonome
des ouvriers, et plus généralement de la société
toute entière. Pas de syndicats indépendants, par dorganisation
démocratique indépendante de citoyens, de producteurs,
de consommateurs, pas dassociations libres ni décrivains,
ni de cinéastes, ni de scientifique, ni décologistes
etc.. Cest le réapprentissage du capitalisme après la
loi Le Chapelier : personne ne peut prétendre sorganiser
sous prétexte de soi-disant intérêts communs qui
ne seraient pas les intérêts bolcheviques. Et tout ceci au
nom du pouvoir ouvrier que les ouvriers perdent un peu plus chaque jour.
Les intellectuels de tous les pays ont fait le silence
là-dessus pendant 60 ans, abusés certes, mais terrorisés
surtout quils étaient de ne pas être dans le vent, dêtre
insultés, de perdre leur travail, voire de se faire assassiner.
Il est terrible de constater aujourdhui que les
pays de lex-URSS sont un terrain vierge pour le développement
du capitalisme le plus sauvage, ce qui fait pâlir denvie les patronats
dEurope occidentale qui rêvent den finir au plus vite avec
la prévoyance sociale en Occident. Les USA occupent déjà
très largement lespace économique de ces pays. Terrain
vierge dexpérience organisationnelle, vierge dapprentissage
à la résistance autonome, vierge en acquis sociaux : il
ny a dassurance chômage nulle part, pas de mécanisme
de revalorisation des retraites (cest comme si elles nexistaient
plus), pas dassistance à personne en difficulté, pas
dassistance à lenfance abandonnée, pas daide
sociale, pas de soupe populaire. Cela est laissé aux bonnes uvres
religieuses. Il nexiste plus rien. Tout ce qui était attaché
à lemploi et au Parti a disparu avec leffondrement du Parti
(crèches, lieux de vacances, prévoyance sociale...). La société
soviétique ne laisse rien derrière elle dont les populations
pourraient se saisir pour se défendre. La démocratie
est inconnue, détestée quelle était.
Ne restent que les moeurs politiques de règlements de comptes entre factions,
les unes et les autres nhésitant pas, hier comme aujourdhui,
à séliminer de la pire façon, pour le pouvoir
dabord, puis peu à peu au fil des années pour le partage
du bien public et le pillage de la plus-value ouvrière. Celle-ci na
même pas pu servir efficacement à lindustrialisation, entre
autre chose parce que les ouvriers de ces pays, en sabotant la productivité
et en pillant leurs usines, montraient bien que celles-ci ne leur appartenaient
pas.
Paradoxalement, et gardons-le présent à
lesprit, les acquis sociaux en faveur du salariat occidental se sont
largement appuyés sur ladite révolution doctobre,
dont les classes dirigeantes à louest avaient si peur quelle
ne sétende. Ce terrible bilan ne peut que nous faire rejeter
tout ce qui nest pas de lordre de la démocratie et
de lauto-organisation. Les révolutions sociales peuvent de
plus toujours se produire inopinément. La question essentielle
qui sy jouera sera celle de la sauvegarde du contrôle du mouvement
par ce qui constitue le peuple exploité : ouvriers, petits paysans
pour ce quil en reste, petits marchands et boutiquiers, artisans, salariés
divers, chômeurs, une partie des professions libérales,
ainsi que toute la jeunesse.
A.-M. Chartier