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Sommaire du numéro 14 "Identité culturelle"

Misère de l’Etat social, grandeur de I’Etat pénal

L’expérience des Etats-Unis pendant ces deux dernières décennies permet d’observer en grandeur nature l’une des conséquences paradoxales du désengagement social de l’Etat. Car, à l’atrophie progressive de l’Etat social, correspond l’hypertrophie brutale de l’Etat pénal : quadruplement de la population carcérale en vingt ans (1,7 million en 1997), mise sous tutelle judiciaire d’une large fraction du prolétariat (5% des hommes, 10 % des Noirs, 50 % des jeunes Noirs urbains), quasimilitarisation des quartiers pauvres, gonflement du budget de la police et des prisons (au détriment de ceux de l’éducation et de la santé), création d’un continuum carcéral entre le ghetto et le pénitencier dont participent désormais les services sociaux, développement d’une pénologie axée sur la "neutralisation" de groupes présumés dangereux. L’institution pénale devient ainsi un instrument majeur de contrôle des populations précaires et de régulation du marché du travail déqualifié ; son action explique d’ailleurs les performances flatteuses des USA en matière de chômage. C’est dire que l’évaluation du "modèle américain", fondé sur la paupérisation du secteur public, la marchandisation des biens collectifs et la généralisation de l’insécurité salariale, doit tenir compte non seulement de la pauvreté (laborieuse ou non), de la précarité (qui se généralise par le biais du "downsizing") et de l’inégalité (qui s’accroît fortement), mais aussi de l’hyperinflation carcérale et de ses coûts sociaux à court et long termes.

loïc Wacquant