Lexpérience
des Etats-Unis pendant ces deux dernières décennies permet dobserver
en grandeur nature lune des conséquences paradoxales du désengagement
social de lEtat. Car, à latrophie progressive de lEtat
social, correspond lhypertrophie brutale de lEtat pénal
: quadruplement de la population carcérale en vingt ans (1,7 million
en 1997), mise sous tutelle judiciaire dune large fraction du prolétariat
(5% des hommes, 10 % des Noirs, 50 % des jeunes Noirs urbains), quasimilitarisation
des quartiers pauvres, gonflement du budget de la police et des prisons (au
détriment de ceux de léducation et de la santé),
création dun continuum carcéral entre le ghetto
et le pénitencier dont participent désormais les services sociaux,
développement dune pénologie axée sur la "neutralisation"
de groupes présumés dangereux. Linstitution pénale
devient ainsi un instrument majeur de contrôle des populations précaires
et de régulation du marché du travail déqualifié
; son action explique dailleurs les performances flatteuses des USA
en matière de chômage. Cest dire que lévaluation
du "modèle américain", fondé sur la paupérisation
du secteur public, la marchandisation des biens collectifs et la généralisation
de linsécurité salariale, doit tenir compte non seulement
de la pauvreté (laborieuse ou non), de la précarité (qui
se généralise par le biais du "downsizing") et de
linégalité (qui saccroît fortement), mais
aussi de lhyperinflation carcérale et de ses coûts sociaux
à court et long termes.
loïc Wacquant