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Sommaire du numéro 14 "Identité culturelle"

Quelle guerre la connerie !

Quand les casseurs de flics se font spontanément les auxiliaires de la police pour chasser l’Anglais, le perfide et méprisant bourreau de Jeanne d’Arc, on peut affirmer qu’il n’y a plus de problème d’intégration de cette deuxième génération tant décriée. Il ne reste que le vaste problème de la crétinisation généralisée et de sa soumission exaltée : Nike toi toi-même ! " Au tribunal de Bordeaux, un voleur de sac à main qui partait direction prison après avoir pris trois mois ferme, a quitté le prétoire entre ses deux gendarmes, criant aussi : " Allez la France ! "(1)

De nombreux prémices annonçaient cette désintégration : hystérie compétitive, paranoïa viriliste, militarisme tribal, américanisation de la misère. Il ne manquait qu’une excuse démocratique aux "jeunes des quartiers sensibles "pour qu’ils puissent exorciser le nationalisme rampant du supporter dans une convenable chasse au faciès de l’étranger fasciste. Les souteneurs sociaux leur ont offert sur un plateau une "splendide petite guerre " avec un ennemi aussi abruti qu’eux, qu’ils pouvaient comprendre et lyncher en toute impunité devant les caméras de télévision (Marseille, 15 juin 1998). Les journalistes et autres experts du contrôle social se sont empressés de leur rendre les honneurs du spectacle, car ils ont bien compris que parmi eux de futurs flics-artistes fourbissent leur curriculum vitae d’enspectateurs. " C’est un nationalisme de bon aloi ", déclare l’un d’entre eux, oubliant évidemment de préciser l’essentiel de sa pensée : parce qu’il est rentable. Un autre directeur d’un journal sportif, avoue cyniquement : " Si tous les journalistes qui avaient écrit des choses fausses devaient être arrêter, il n’y aurait plus grand monde dans les journaux "2. Ce qui veut dire en clair : le journaliste qui sert le mieux, c’est bien sûr celui qui ment le mieux.

Un événement aussi pédagogique que le Mondial ne pouvait avoir d’autre conclusion que le couronnement du fanatisme démocratique, européen cette fois-ci. La rentabilité matérielle et idéologique était bien trop importante pour être laissée au hasard du talent ou du jeu.

Doubler le Front national sur sa gauche et SOS Racisme sur sa droite dans un chassé croisé patriotique, seuls les pourvoyeurs d’illusions pouvaient y penser. Ainsi, depuis la coagulation nationale du 12 juillet 1998, l’ensemble des illusionnistes (de Pasqua à Ariane Mnouchkine, en passant par Elkabbach) se reconvertissent à la religion gauchiste-patriotique. Drapés de bonhomie tricolore, bleu-blanc-rouge ou black-blanc-beur, ils font semblant d’en croquer, espérant remplir de reconnaissance quelques belles avenues staliniennes de banlieue, pour pérenniser leur exécrable soif des ors. D’autres, plus sophistiqués comme Alain Finkielkraut, ou plus kitsh comme Jean-Marie Le Pen, semblent s’offusquer de cette obsène confusion pour animer les grotesques ébats de la cadavérique communication.

En 1968, nombre de veaux croyaient que les CRS étaient des SS et que Michel Sardou était fasciste. D’autres, tout aussi nombreux, étaient persuadés que les contestataires étaient subventionnés par l’étranger et que Cohn-Bendit était révolutionnaire. Maintenant les innombrables paroissiens du spectacle, abrutis par trente ans de pédagogie de la confusion, sont certains que le bonheur compétitif, c’est la liberté, et que Guy Debord est un artiste.

La meilleure des aliénations, n’est-elle pas celle qui permet à l’esclave de trouver excitante sa propre aliénation ?

Le spectateur, qui n’a plus que le productif spasme sexuel et la compulsive hystérie grégaire pour communiquer, répand d’un bout à l’autre de l’année son bruyant renoncement, car il ne peut supporter que l’on ne partage pas sa misère positiviste. Il se produit et se consomme lui-même dans le macabre ballet orchestré par les animateurs du néant. Ainsi, nous avons droit, en plus des fêtes légales, à toutes sortes de néo-fêtes, notamment : des femmes, de l’Internet, du sans tabac, de la musique, des homosexuels, d’Hallowen, du Beaujolais nouveau. Sans oublier les innombrables sonorisations pseudo-festives près de chez soi.

Dans ce paradis artificiel, l’artiste, ce spectateur qui a réussi sa mort, montre son cul (film The Full Monty) pour avoir son quart d’heure de gloire, car comme le déclare le héros du film Titanic : " Il faudra vivre après ma mort ". Le spectacle a cela en commun avec le nucléaire, c’est que sous sa bienveillance menaçante, on a le temps d’acheter sa tombe au soleil avant d’en crever sous d’autres appelations. " A quoi bon vivre si l’on peut se faire enterrer pour 30 dollars ? " (publicité américaine , 1995) " Nous sommes tous dans le même cercueil " (un ouvrier russe, Europe 1, 23 juin 1996).

Quand le Saint Empire médiatique vide les cerveaux et remplit de néant hystérique les néo-villes et les pseudo-campagnes, il ne reste que la seule question qui contient sa réponse : intégration à quoi ?

Les derniers hommes refusent les excitants d’utilité publique et se débattent pour comprendre le malheur, désigner les kapos qui maintenant proclament "le spectacle rend libre " ; et critiquer les illusoires libertés des droits de l’homme halluciné, qui font de chacun de nous un artiste raté ou taré.

L’exercice le plus urgent de la liberté est la destruction des illusions, surtout parce qu’elles se réclament de la liberté.

1 Le Monde, 11 juillet 1998
2 Le Monde, 21 juillet 1998

Comité vaste programme, Août 1998