Quand les casseurs de flics se font spontanément
les auxiliaires de la police pour chasser lAnglais, le perfide et méprisant
bourreau de Jeanne dArc, on peut affirmer quil ny a plus
de problème dintégration de cette deuxième génération
tant décriée. Il ne reste que le vaste problème de la crétinisation
généralisée et de sa soumission exaltée : Nike
toi toi-même ! " Au tribunal de Bordeaux, un voleur de sac à
main qui partait direction prison après avoir pris trois mois ferme,
a quitté le prétoire entre ses deux gendarmes, criant aussi
: " Allez la France ! "(1)
De
nombreux prémices annonçaient cette désintégration
: hystérie compétitive, paranoïa viriliste, militarisme
tribal, américanisation de la misère. Il ne manquait quune
excuse démocratique aux "jeunes des quartiers sensibles "pour
quils puissent exorciser le nationalisme rampant du supporter dans une
convenable chasse au faciès de létranger fasciste. Les souteneurs
sociaux leur ont offert sur un plateau une "splendide petite guerre "
avec un ennemi aussi abruti queux, quils pouvaient comprendre
et lyncher en toute impunité devant les caméras de télévision
(Marseille, 15 juin 1998). Les journalistes et autres experts du contrôle
social se sont empressés de leur rendre les honneurs du spectacle,
car ils ont bien compris que parmi eux de futurs flics-artistes fourbissent
leur curriculum vitae denspectateurs. " Cest un nationalisme
de bon aloi ", déclare lun dentre eux, oubliant évidemment
de préciser lessentiel de sa pensée : parce quil
est rentable. Un autre directeur dun journal sportif, avoue cyniquement
: " Si tous les journalistes qui avaient écrit des choses fausses
devaient être arrêter, il ny aurait plus grand monde dans
les journaux "2. Ce qui veut dire en clair : le journaliste qui sert
le mieux, cest bien sûr celui qui ment le mieux.
Un événement aussi pédagogique que
le Mondial ne pouvait avoir dautre conclusion que le couronnement du
fanatisme démocratique, européen cette fois-ci. La rentabilité
matérielle et idéologique était bien trop importante
pour être laissée au hasard du talent ou du jeu.
Doubler le Front national sur sa gauche et SOS Racisme
sur sa droite dans un chassé croisé patriotique, seuls les pourvoyeurs
dillusions pouvaient y penser. Ainsi, depuis la coagulation nationale
du 12 juillet 1998, lensemble des illusionnistes (de Pasqua à
Ariane Mnouchkine, en passant par Elkabbach) se reconvertissent à la
religion gauchiste-patriotique. Drapés de bonhomie tricolore, bleu-blanc-rouge
ou black-blanc-beur, ils font semblant den croquer, espérant
remplir de reconnaissance quelques belles avenues staliniennes de banlieue,
pour pérenniser leur exécrable soif des ors. Dautres,
plus sophistiqués comme Alain Finkielkraut, ou plus kitsh comme Jean-Marie
Le Pen, semblent soffusquer de cette obsène confusion pour animer
les grotesques ébats de la cadavérique communication.
En 1968, nombre de veaux croyaient que les CRS étaient
des SS et que Michel Sardou était fasciste. Dautres, tout aussi
nombreux, étaient persuadés que les contestataires étaient
subventionnés par létranger et que Cohn-Bendit était
révolutionnaire. Maintenant les innombrables paroissiens du spectacle,
abrutis par trente ans de pédagogie de la confusion, sont certains
que le bonheur compétitif, cest la liberté, et que Guy
Debord est un artiste.
La meilleure des aliénations, nest-elle
pas celle qui permet à lesclave de trouver excitante sa propre
aliénation ?
Le spectateur, qui na plus que le productif spasme
sexuel et la compulsive hystérie grégaire pour communiquer,
répand dun bout à lautre de lannée
son bruyant renoncement, car il ne peut supporter que lon ne partage
pas sa misère positiviste. Il se produit et se consomme lui-même
dans le macabre ballet orchestré par les animateurs du néant.
Ainsi, nous avons droit, en plus des fêtes légales, à toutes
sortes de néo-fêtes, notamment : des femmes, de lInternet,
du sans tabac, de la musique, des homosexuels, dHallowen, du Beaujolais
nouveau. Sans oublier les innombrables sonorisations pseudo-festives près
de chez soi.
Dans ce paradis artificiel, lartiste, ce spectateur
qui a réussi sa mort, montre son cul (film The Full Monty) pour avoir
son quart dheure de gloire, car comme le déclare le héros
du film Titanic : " Il faudra vivre après ma mort ". Le spectacle
a cela en commun avec le nucléaire, cest que sous sa bienveillance
menaçante, on a le temps dacheter sa tombe au soleil avant den
crever sous dautres appelations. " A quoi bon vivre si lon
peut se faire enterrer pour 30 dollars ? " (publicité américaine
, 1995) " Nous sommes tous dans le même cercueil " (un ouvrier
russe, Europe 1, 23 juin 1996).
Quand le Saint Empire médiatique vide les cerveaux
et remplit de néant hystérique les néo-villes et les
pseudo-campagnes, il ne reste que la seule question qui contient sa réponse
: intégration à quoi ?
Les derniers hommes refusent les excitants dutilité
publique et se débattent pour comprendre le malheur, désigner
les kapos qui maintenant proclament "le spectacle rend libre " ;
et critiquer les illusoires libertés des droits de lhomme halluciné,
qui font de chacun de nous un artiste raté ou taré.
Lexercice le plus urgent de la liberté est
la destruction des illusions, surtout parce quelles se réclament
de la liberté.
1 Le Monde, 11 juillet 1998
2 Le Monde, 21 juillet 1998
Comité vaste programme, Août 1998