Un
jeune type tape les passants sur le trottoir. Arrêt, pièce de
monnaie et il me parle de sa vie en France à peu près
heureuse qui ne parvient pas à combler une immense soif damour
(cest moi qui parle de soif damour). Défonce, route de
France et dEurope dans la foulée : dabord seul et ensuite
en couple. Sevrage et projet de permis poids lourds pour devenir chauffeur
livreur ; peut-être. Il a moins de 25 ans, ne touche pas le RMI et a
tout vécu. Son visage ressemble à celui dun ami de lycée
et nous avions 20 ans à lépoque. Un ami dont je nai
plus de nouvelles ; brillant, ironique et humain. Trop humain pour rester
à flot, mais jespère me tromper en disant cela. Le copain
du trottoir quant à lui me raconte les morts qui ont accompagné
sa jeune vie. Un ami le mois dernier à Chambéry, le compagnon
ensuite dune femme qui vient de passer devant nous alors que nous discutions.
Elle lui avait lâché deux jours avant : "Tu connaissais
R. ? Et bien, tu ne le verras plus. Il est mort." On se salue et je lui
souhaite beaucoup de courage pour son projet de réinsertion sachant
que des mots de ce genre peuvent parfois faire du bien, mais aussi blesser
profondément.
Extrait de mon journal écrit le lundi 6 avril 1998.
Pour conclure, je voudrais ajouter ceci : la souffrance qui découle
de lexclusion est partout ; il suffit dobserver pour la découvrir.
Elle se généralise et sera visible sans même que lon
ait besoin douvrir les yeux à lavenir, tant elle hurlera.
Toutes et tous évoquent la réinsertion comme remède miracle
à cette grande solitude. Faisons en sorte quelle soit la plus
appropriée et la mieux adaptée à la demande de la personne
larguée. Faisons en sorte quelle ne soit pas reçue comme
insulte, une de plus, pour lindividu exclu, mais comme une réelle
considération de toute sa personne avec ses goûts et ses possibilités.
Replacer lhomme au centre de tout.