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Sommaire du numéro 14 "Identité culturelle"

Bamako, aller simple

Je m'appelais encore Gilles L., je travaillais à la ville de L., dans le Nord. C'était vendredi, après le boulot. Je rentrais chez moi. J'ai garé ma voiture sur le parking. Krasinski, mon voisin du dessous, m'a salué du seuil de sa boutique, chez Froufrou, sous-vêtements féminins en tous genres. Je l'ai blagué sur la culotte d'un rose brillant qui trônait sur sa vitrine. Il m'a dit que je ne connaissais pas ma chance d'avoir un boulot peinard, le salaire à la fin du mois, pas de soucis. J'ai admis que j'avais de la chance. La semaine était terminée, le week-end n'était pas encore commencé, et elle allait le passer avec moi, elle, Béatrice Manzoni. On s'était rencontré dans une fête, peu de jours avant. Elle avait accepté mon invitation. Elle est arrivée presque à l'heure. Elle était belle, ses yeux pétillaient, ses lèvres souriaient. Le restau a été bon, le film pas mal, j'étais amoureux. Quand on est sorti, on s'est embrassé, j'ai senti que ça allait être bien entre nous. On est revenu chez moi dans ma voiture. Les choses se sont passées tout à fait comme dans un rêve, mais je n'avais jamais rêvé une nuit pareille. Samedi, je me suis réveillé tard, elle dormait encore, je l'ai regardé, j'ai eu envie d'elle, j'ai commencé à la caresser tout doucement, pour la réveiller. Elle a ronronné, puis elle a ouvert les yeux. Elle m'a regardé et elle s'est mise instantanément à crier. Elle s'est recroquevillée dans un coin du lit. Je lui ai dit : " Qu'est-ce qu'il y a, qu'est-ce qu'il y a ? ". Elle m'a demandé : " Qui êtes-vous ? ". J'ai dit : " C'est moi, qu'est ce que tu as ? ". Elle a bondit nue hors du lit, elle regardait autour d'elle, elle cherchait ses vêtements. Elle a dit en s'habillant : " C'est une très mauvaise plaisanterie. Où est Gilles ? ". J'ai dit :" Tu es folle ! A quoi tu joues ? ". Elle s'était habillée. J'ai voulu la saisir, la secouer, mais elle a levé son bras pour me frapper, en hurlant : " Ne me touchez pas ! ". Je me suis rendu compte qu'elle me vouvoyait. Je me suis vu dans la glace de la chambre : j'avais la gueule d'un type qui se réveille. De quoi avait-elle peur ? Elle s'est un peu radoucie. Elle a dit : " Arrêtons de déconner, dites-moi où est Gilles ! ". Je suis resté muet. J'étais Gilles, j'avais fait l'amour avec cette femme toute la nuit, elle me demandait où était Gilles ! Elle a dit : " C'est dingue ! ", elle est partie. Je me suis dit : " il faut qu'elle m'explique ! ". Je me suis habillé à toute vitesse et n'importe comment : des habits qui traïnaient par là, froissés et sais, une vieille paire de mocassins plus qu'usés. Je suis sorti en claquant la porte. Je me suis retrouvé dans la rue, mais Béatrice avait disparu. Je me suis aperçu à ce moment là que j'étais sorti sans clé, sans papiers, sans rien. J'étais fermé dehors. J'ai eu la rage, puis je me suis calmé, un peu. Une fois, je m'étais déjà fermé dehors, et depuis, pour éviter d'avoir encore à faire au serrurier, j'avais demandé aux Krasinski de garder un double de mes clés. J'ai poussé la porte de chez Froufrou. Le vieil homme pliait des dessous. Il m'a jeté un regard et s'est tout de suite replongé dans ses petites culottes sans me saluer. Quand sa femme m'a vu, elle a vite fermé le tiroir caisse qui était ouvert devant son gros ventre. J'ai expliqué que je venais pour le double de la clé, que je m'étais encore une fois fermé dehors. Krasinski n'a pas eu l'air de comprendre. Il a dit : " Plaït-il, monsieur ? ". J'ai dit : " Je m'excuse de vous déranger monsieur Krasinski, mais je voudrais ma clé. ". Il a hésité, il m'a regardé et a dit d'un ton très sec : " vraiment, monsieur, je ne vois pas de quoi vous parler, vous devez faire erreur ". Je me suis énervé, j'ai gueulé, j'en avais assez, plus qu'assez. Il m'a tutoyé : " Tu vas dégager tout de suite, on se laisse pas emmerder par les gens comme toi ici ! ". Du fond de la boutique, sa femme s'est mise à glapir : " Sortez d'ici ! Ou j'appelle la police ! ". Elle agitait son téléphone à bout de bras. Je suis sorti, j'avais très mal à la tête, ils ont dit dans mon dos : " S'ils sont pas content ils n'ont qu'à retourner d'où ils viennent ! ". Je me suis vu dans la vitre d'un magasin : je ressemblais à un SDF qui a pêché ses frusques dans une poubelle.

Je suis allé sur le parking faire le tour de ma voiture, toutes les portes étaient fermées, je n'avais pas les clés, mais j'ai vu qu'une vitre n'était pas remontée jusqu'en haut. Je me suis dit qu'en passant un bout de fil de fer par cette ouverture, je devais pouvoir relever le taquet qui verrouille la porte. Il y avait toujours de la monnaie dans la boîte à gant, j'aurais au moins pu téléphoner. A force de parcourir la place en tous sens, de fouiller les poubelles, j'ai fini par récupérer une tige de métal qui pouvait faire l'affaire. Des passants me regardaient d'un air perplexe, je m'en foutais complètement. J'ai fait une boucle au bout de la tige et je me suis mis à l'ouvrage. Krasinski, à l'entrée de son magasin, m'a observé un moment puis il a disparu. J'ai continué mes essais, mais j'étais trop énervé, je n'y arrivais pas. J'ai eu envie de prendre un pavé, de casser la vitre. C'est en pensant à ça que je me suis senti plaqué contre la carrosserie par quelqu'un de très costaud qui m'a aussi retourné le bras dans le dos en me criant dans l'oreille : " Bouge pas, ou je te pète le coude ! ". Une bagnole de police s'est garée à proximité et sans savoir comment, je me suis retrouvé sur sa banquette arrière, encadré par deux flics. Un troisième flic, le conducteur, s'est retourné, il m'a regardé avec des yeux qui luisaient de contentement. Il a dit : " On t'a eu sale négro ! Cette fois-ci on t'a bien eu ". Celui de droite m'a dit d'un ton coupant : " Tes papiers Blanche-neige ! ". Je n'avais pas mes papiers, je m'étais enfermé dehors... Ils n'ont pas cherché à comprendre. Le chef a dit : " Allez bamboula on t'emmène au poste ". Il y avait un attroupement autour de la voiture de flics, je reconnaissais des voisins, des habitants du quartier, Krasinski et sa femme...Ils paraissaient tous très contents. Sur le chemin du commissariat, j'ai dit que j'étais Gilles L., que je travaillais à la ville. Le chef des policiers a rigolé.

Et soudain tout est devenu clair pour moi. J'ai compris pourquoi les badauds étaient contents : on avait enfin mis la main sur le sale immigré qui fauchait dans les bagnoles. J'ai compris pourquoi Béatrice Manzoni était terrifiée : après avoir passé la nuit avec son petit ami elle s'était réveillé dans les bras d'un nègre ! J'ai compris pourquoi les Krasinski étaient en colère : un clochard africain avait eu le culot de venir dans leur magasin exiger une clé ! Je me suis retrouvé au commissariat. Je ne raconte pas la suite de mon histoire, tout le monde la connaït.

Je suis tout de même content d'avoir compris ce qui m'est arrivé : j'étais un malien clandestin et il n'y avait que moi qui par hasard l'avait ignoré.

JPF