Je
m'appelais encore Gilles L., je travaillais à la ville de L., dans
le Nord. C'était vendredi, après le boulot. Je rentrais chez moi.
J'ai garé ma voiture sur le parking. Krasinski, mon voisin du dessous,
m'a salué du seuil de sa boutique, chez Froufrou, sous-vêtements
féminins en tous genres. Je l'ai blagué sur la culotte d'un rose
brillant qui trônait sur sa vitrine. Il m'a dit que je ne connaissais
pas ma chance d'avoir un boulot peinard, le salaire à la fin du mois,
pas de soucis. J'ai admis que j'avais de la chance. La semaine était
terminée, le week-end n'était pas encore commencé, et elle
allait le passer avec moi, elle, Béatrice Manzoni. On s'était rencontré
dans une fête, peu de jours avant. Elle avait accepté mon invitation.
Elle est arrivée presque à l'heure. Elle était belle, ses
yeux pétillaient, ses lèvres souriaient. Le restau a été
bon, le film pas mal, j'étais amoureux. Quand on est sorti, on s'est
embrassé, j'ai senti que ça allait être bien entre nous.
On est revenu chez moi dans ma voiture. Les choses se sont passées tout
à fait comme dans un rêve, mais je n'avais jamais rêvé
une nuit pareille. Samedi, je me suis réveillé tard, elle dormait
encore, je l'ai regardé, j'ai eu envie d'elle, j'ai commencé à
la caresser tout doucement, pour la réveiller. Elle a ronronné,
puis elle a ouvert les yeux. Elle m'a regardé et elle s'est mise instantanément
à crier. Elle s'est recroquevillée dans un coin du lit. Je lui
ai dit : " Qu'est-ce qu'il y a, qu'est-ce qu'il y a ? ". Elle m'a
demandé : " Qui êtes-vous ? ". J'ai dit : " C'est
moi, qu'est ce que tu as ? ". Elle a bondit nue hors du lit, elle regardait
autour d'elle, elle cherchait ses vêtements. Elle a dit en s'habillant
: " C'est une très mauvaise plaisanterie. Où est Gilles ? ".
J'ai dit :" Tu es folle ! A quoi tu joues ? ". Elle s'était
habillée. J'ai voulu la saisir, la secouer, mais elle a levé son
bras pour me frapper, en hurlant : " Ne me touchez pas ! ". Je me
suis rendu compte qu'elle me vouvoyait. Je me suis vu dans la glace de la
chambre : j'avais la gueule d'un type qui se réveille. De quoi avait-elle
peur ? Elle s'est un peu radoucie. Elle a dit : " Arrêtons de déconner,
dites-moi où est Gilles ! ". Je suis resté muet. J'étais
Gilles, j'avais fait l'amour avec cette femme toute la nuit, elle me demandait
où était Gilles ! Elle a dit : " C'est dingue ! ", elle
est partie. Je me suis dit : " il faut qu'elle m'explique ! ". Je
me suis habillé à toute vitesse et n'importe comment : des habits
qui traïnaient par là, froissés et sais, une vieille paire
de mocassins plus qu'usés. Je suis sorti en claquant la porte. Je me
suis retrouvé dans la rue, mais Béatrice avait disparu. Je me suis
aperçu à ce moment là que j'étais sorti sans clé,
sans papiers, sans rien. J'étais fermé dehors. J'ai eu la rage,
puis je me suis calmé, un peu. Une fois, je m'étais déjà
fermé dehors, et depuis, pour éviter d'avoir encore à faire
au serrurier, j'avais demandé aux Krasinski de garder un double de mes
clés. J'ai poussé la porte de chez Froufrou. Le vieil homme pliait
des dessous. Il m'a jeté un regard et s'est tout de suite replongé
dans ses petites culottes sans me saluer. Quand sa femme m'a vu, elle a vite
fermé le tiroir caisse qui était ouvert devant son gros ventre.
J'ai expliqué que je venais pour le double de la clé, que je m'étais
encore une fois fermé dehors. Krasinski n'a pas eu l'air de comprendre.
Il a dit : " Plaït-il, monsieur ? ". J'ai dit : " Je m'excuse
de vous déranger monsieur Krasinski, mais je voudrais ma clé. ".
Il a hésité, il m'a regardé et a dit d'un ton très sec
: " vraiment, monsieur, je ne vois pas de quoi vous parler, vous devez
faire erreur ". Je me suis énervé, j'ai gueulé, j'en avais
assez, plus qu'assez. Il m'a tutoyé : " Tu vas dégager tout
de suite, on se laisse pas emmerder par les gens comme toi ici ! ". Du
fond de la boutique, sa femme s'est mise à glapir : " Sortez d'ici
! Ou j'appelle la police ! ". Elle agitait son téléphone à
bout de bras. Je suis sorti, j'avais très mal à la tête,
ils ont dit dans mon dos : " S'ils sont pas content ils n'ont qu'à
retourner d'où ils viennent ! ". Je me suis vu dans la vitre d'un
magasin : je ressemblais à un SDF qui a pêché ses frusques
dans une poubelle.
Je suis allé sur le parking faire le tour de ma
voiture, toutes les portes étaient fermées, je n'avais pas les clés,
mais j'ai vu qu'une vitre n'était pas remontée jusqu'en haut. Je
me suis dit qu'en passant un bout de fil de fer par cette ouverture, je devais
pouvoir relever le taquet qui verrouille la porte. Il y avait toujours de
la monnaie dans la boîte à gant, j'aurais au moins pu téléphoner.
A force de parcourir la place en tous sens, de fouiller les poubelles, j'ai
fini par récupérer une tige de métal qui pouvait faire l'affaire.
Des passants me regardaient d'un air perplexe, je m'en foutais complètement.
J'ai fait une boucle au bout de la tige et je me suis mis à l'ouvrage. Krasinski,
à l'entrée de son magasin, m'a observé un moment puis il a disparu.
J'ai continué mes essais, mais j'étais trop énervé, je
n'y arrivais pas. J'ai eu envie de prendre un pavé, de casser la vitre.
C'est en pensant à ça que je me suis senti plaqué contre la carrosserie
par quelqu'un de très costaud qui m'a aussi retourné le bras dans
le dos en me criant dans l'oreille : " Bouge pas, ou je te pète
le coude ! ". Une bagnole de police s'est garée à proximité
et sans savoir comment, je me suis retrouvé sur sa banquette arrière,
encadré par deux flics. Un troisième flic, le conducteur, s'est
retourné, il m'a regardé avec des yeux qui luisaient de contentement.
Il a dit : " On t'a eu sale négro ! Cette fois-ci on t'a bien eu
". Celui de droite m'a dit d'un ton coupant : " Tes papiers Blanche-neige
! ". Je n'avais pas mes papiers, je m'étais enfermé dehors...
Ils n'ont pas cherché à comprendre. Le chef a dit : " Allez bamboula
on t'emmène au poste ". Il y avait un attroupement autour de la
voiture de flics, je reconnaissais des voisins, des habitants du quartier,
Krasinski et sa femme...Ils paraissaient tous très contents. Sur le chemin
du commissariat, j'ai dit que j'étais Gilles L., que je travaillais à
la ville. Le chef des policiers a rigolé.
Et soudain tout est devenu clair pour moi. J'ai compris
pourquoi les badauds étaient contents : on avait enfin mis la main sur
le sale immigré qui fauchait dans les bagnoles. J'ai compris pourquoi
Béatrice Manzoni était terrifiée : après avoir passé
la nuit avec son petit ami elle s'était réveillé dans les bras
d'un nègre ! J'ai compris pourquoi les Krasinski étaient en colère
: un clochard africain avait eu le culot de venir dans leur magasin exiger
une clé ! Je me suis retrouvé au commissariat. Je ne raconte pas
la suite de mon histoire, tout le monde la connaït.
Je suis tout de même content d'avoir compris ce
qui m'est arrivé : j'étais un malien clandestin et il n'y avait
que moi qui par hasard l'avait ignoré.
JPF