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Sommaire du numéro 1 (février 1997)

Qu'est-ce qu'un Etat fasciste ?

Un quart des adultes français votent Le Pen. Ils ne savent généralement pas que l'objectif final de ce dernier est, immédiatement ou à terme, la suspension de la République et la mise en place d'un Etat de type fasciste. Mais qu'est-ce donc que cet Etat et qu'est-ce que la République ? Les organisations dites de gauche laissent les définitions dans l'ombre.

La République est fondée sur le principe de la souveraineté populaire. C'est un Etat gouverné par un corps de représentants élus de la nation pour une durée limitée, dans le cadre en principe de la séparation des pouvoirs. En 1793, pendant une brève période, le peuple vota au suffrage universel. En fait ce dernier ne sera vraiment acquis qu'en 1875. Les citoyens ne contrôleront jamais leurs élus. La République comme la démocratie n'en sont qu'à leurs balbutiements. La meilleure République serait celle qui introduirait, entre autres, des éléments importants de démocratie directe. Nous en sommes loin.

Qu'est-ce qu'un Etat fasciste ? Un bon exemple est donné par le gouvernement de Vichy, dont se réclame Le Pen, fondé par la loi constitutionnelle du 10 juillet 1940. Il s'agit d'abord d'un Etat qui donne le pouvoir absolu à un chef charismatique et fait table rase de la République. Le système d'entreprises est alors intégré dans un système économique et politique nationaliste xénophobe. Il bénéficie d'une totale liberté d'action vis-à-vis des salariés qui sont incorporés dans des organes corporatistes, où patrons et travailleurs se doivent de faire disparaître " la lutte des classes ". Ce qu'on appelait jadis " le grand capital " a profité transitoirement de cette situation pour renforcer des entreprises fragiles ou construire des grands groupes, protégés ainsi de l'extérieur et pratiquant le dumping. A terme, ce " grand capital ", qui est cosmopolite, a besoin d'agir sur la scène internationale pour se développer. Il doit sortir du cadre du nationalisme, et préfère la concurrence sauvage dans le libre échange. Ceci explique que la réaction fasciste émane, dans l'histoire, des pays capitalistes occidentaux en difficulté (l'Allemagne, la France, l'Italie), ou des pays capitalistes périphériques attaqués par les pays dominants (le Chili, l'Argentine, le Brésil, l'Iran, l'Algérie¼), ou encore des pays que l'expérience dite socialiste a ruinés (Yougoslavie).

Nationalisme et concurrence sauvage sans barrière sont la peste et le choléra. Aujourd'hui, " on " nous donne à choisir entre les deux. Les deux sont des solutions mortifères. Ainsi, le 10 juillet 1940, l'Assemblée Nationale, à qui il manque 300 membres, par 569 voix contre 80, vote les pleins pouvoirs à Pétain pour promulguer une autre constitution, qui devrait être ratifiée plus tard par la nation, mais qui ne verra jamais le jour. Jusqu'au 25 août 1944, il s'agit d'une dictature exercée par Pétain-Laval-Flandin-Darlan. La 3ème République abrogée, des mesures d'exception sont prises qui préparent la collusion avec le nazisme allemand :

· interdiction des Franc-maçons le 13 août 1940 ;

· mise hors la loi des juifs en octobre 1940 ;

·.suppression des centrales syndicales en novembre 1940 ;

· internements et poursuites contre les hommes politiques de la 3ème République dès 1941 et 1942 ;

· suppression des écoles normales primaires, pépinières de républicains ;

· collaboration avec l'Allemagne, institution du STO et de la Légion tricolore pour combattre l'URSS aux côtés de l'Allemagne.

Le projet de constitution du Maréchal Pétain (qui n'a jamais vu le jour du fait, dit-on, de l'occupation de la France par l'Allemagne) demeure un document éclairant, même s'il reste modéré dans l'écriture, par rapport aux intentions et aux actes des dictateurs. Les organes corporatistes ont les vrais pouvoirs de décision, tandis que le parlement a des pouvoirs inexistants : il partage théoriquement avec le chef de l'Etat l'initiative et peut gouverner par ordonnances. Le chef de l'Etat nomme à tous les emplois, y compris les magistrats du siège qui sont inamovibles. La connotation raciste se retrouve au niveau des électeurs : ne seront électeurs que les hommes et les femmes nés de père français. Dans ce cadre les femmes pourront voter, et le chef de famille, homme ou femme, aura droit à un double suffrage. Les femmes seront conviées à s'occuper de leurs enfants et non des affaires de l'Etat. Elles devront massivement retourner dans leurs foyers. N'importe qui pourra être mis en accusation par la Cour de sûreté de l'Etat, sous couvert du chef de l'Etat, au motif d'activité ou d'écrit attentatoire à la sûreté de l'Etat. L'essentiel vise à détruire la République, donc l'œuvre de la révolution française, et à rétablir le pouvoir de droit " divin ".

La façon dont actuellement (après la farce de la commémoration de 1989) les acquis de la révolution française sont passés sous silence, sont effacés (on n'étudie pratiquement pas la déclaration des droits de Robespierre), la façon dont la Terreur est racontée, comme épisode stalinien de la révolution française, dont l'instigateur aurait été Robespierre seul, par des historiens de tous bords, sont une honteuse contrefaçon. Autant certains veulent faire le silence sur Vichy, autant d'autres n'ont aucun soucis de faire valoir les grandes idées de la révolution. Quelle meilleure façon d'endormir les citoyens, et de préparer le terrain du pire !

Le nazisme est né de la conjonction de la crise économique en Allemagne, des réparations de guerre exorbitantes exigées par l'Europe, du chômage et de la misère.

Les politiques de désinflation compétitives (autre façon de parler de politiques de déflation) innovées par les conservateurs anglo-saxons en 1979-80, ont été brillamment reprises, avec succès et zèle par toutes les social-démocraties du monde occidental. Elles ont produit le chômage actuel, elles font le lit du fascisme, en Europe et dans le Tiers-monde. Il se peut que les objectifs à long terme de ces politiques (fin de tous les systèmes publics de prévoyance, stabilité monétaire) mettent trop de temps à se réaliser, du point de vue des ultra-libéraux. La tentation effleure déjà une partie de la droite de partager l'expérience Le Pen pour aller au but plus rapidement dans la question sociale. Ceci dans l'espoir que le terrain sera ensuite totalement libre pour la mondialisation. Mais le nationalisme xénophobe n'est ni plus ni moins que la perspective du génocide d'une partie de la population¼ Peut-on être plus clair ?

Anne-Marie Chartier