Une roche jaune et chauve, une mer lissée au fond d'un précipice, et au milieu la route vide. Nos vélos et leurs quinze kilos de bagages peinent à avancer sous le vent. Cela fait des heures que nous n'avons rencontré personne, ni commerce ni restaurant, ni voiture. Même les arbres ont disparu ; seul reste le vent sauvage. Pierre est affamé, comme nous tous. Nous devons régulièrement l'attendre pour l'encourager. Comme je n'ai qu'une vague idée de notre position, je m'attache à lui mentir.
L'Ivrogne passait sa soirée avec quelques bières et ses amis du Grill. Toujours les mêmes, c'est rassurant. C'est rassurant d'avoir une petite vie, un lit où dormir et quelque chose à déguster. C'est rassurant lorsque dehors le vent souffle à faire péter les câbles électriques, de se retrouver à l'abri. Il sait bien que tout le monde n'a pas cette chance..
Il
ne nous connaissait pas mais déjà il nous souriait. Il se
rappelait ses voyages et ses rêves d'adolescent. Peu à peu,
l'anglais lui revenait avec ses souvenirs. Ses souvenirs ! Quand il en parle,
ce n'est pas par nostalgie. Il ne boit pas pour oublier, il rigole lorsqu'on
lui pose la question : " Pourquoi ? ". " Et pourquoi donc
ne pas profiter de ce qui est ? A-t-on besoin de deux lits pour dormir ?
De deux maisons, de vingt repas par jour? Lorsqu'on a un lit, une télé
et une bière, on ne fait pas la guerre. Non, il ne faut pas oublier.
Il ne faut pas accepter qu'un bout de terrain vide et nu soit la cause de
tant de massacres ! Ils veulent cette terre ? Qu'ils la prennent ! Nous,
on s'en fout ! Tudjman et Milosevic sont les mêmes, il n'y en n'a
pas un meilleur que l'autre ; et ici, parmi ces gens que tu vois, il n'y
en n'a pas un seul qui soit capable de te dire POURQUOI ils ont fait cette
guerre. "
Et pourquoi moi avais-je voulu partir dans ces contrées farouches ? Ces pays déserts, ces pays de guerres tachés du sang des religions et du nationalisme ?
Maintenant que le vent avait rendu notre périple insupportable, c'était un peu tard pour y penser. Parfois, lorsque nous nous engouffrions dans un goulet plus étroit, il devenait impossible de pédaler. Nous étions contraints de prendre nos vélos à la main, mais même ainsi il y avait des moments où nous ne pouvions avancer. Que faire alors ? Attendre ? Le vent ne cessait de se renforcer. Continuer. Continuer et se tenir à tout ce qui traînait qui n'était emporté.
L'Ivrogne cessa de parler un instant et se mit à regarder la flamme des bougies.
" Ici, il n'y en n'a qu'un ou deux au maximum qui parlent anglais ; et tu sais pourquoi ? Parce qu'ils ne sont jamais parti. Moi quand j'étais jeune, j'ai beaucoup voyagé. J'étais marin, tu comprends ? ". Il avala une gorgée de sa bière. " Je suis parti parce que je croyais que je pouvais rencontrer beaucoup de monde. Parce que je croyais la Croatie trop petite pour moi. J'ai appris de nombreuses langues. Je sais parler anglais, roumain, japonais, russe, italien. Mais le français, non. Excuse moi, mais j'ai jamais rien compris à votre langue. Je suis allé au Japon. J'ai même rencontré une fille là-bas. Marié ? Non, je ne suis plus marié. Je vis tout seul, mais c'est aussi bien. Je suis libre. Ma maison est à tout le monde. On fait des fêtes chez moi. Non, je ne suis pas allé à Sarajevo. J'ai décidé de rester là. Et je n'en bougerai plus. Parce qu'il n'y a personne ici. Il n'y a rien. C'est une terre tranquille et suffisamment vaste pour accueillir tous ceux qui la désirent. Ha ha! Qui voudrait d'un tas de cailloux ? Qu'ils viennent faire de la politique ici ! Qu'ils viennent déclamer leurs odes à la haine dans mon désert. La seule région au monde où il n'y a strictement rien ! "
" Mais on ne pourra pas dormir dehors, me dit Sylvain ! Il faut trouver un abri ! " Je n'avais aucune réponse à lui fournir. De toute façon j'avais trop faim. Une boîte de pêches au sirop ça ne nourrit pas. Nous avions environ 130 km dans les jambes d'après le compteur de mon frère, dont deux dans le tourbillon des goulets. Après une heure environ, le vent était redevenu supportable car un pan de falaise nous protégeait quelque peu. Mais nous n'étions pas dupes. De l'autre côté du mur la tempête se renforçait au fur et à mesure que le soleil se couchait. C'est là que nous vîmes le Grill de l'Ivrogne.
" Lorsque vous verrez Sarajevo, je vous assure, vous pleurerez. Non, vous ne pouvez pas savoir, c'est vrai. J'ai un ami qui avait toujours vécu là-bas ; mais pendant la guerre il a dû partir avec les réfugiés, parce qu'il n'y avait pas assez pour nourrir tout le monde. Les camions qui avaient réussi à franchir les barrages des Serbes, qui arrivaient avec de la nourriture, repartaient en emmenant des hommes à moitié nus vers de vastes camps de réfugiés. Il était l'un d'eux. Pour survivre, il avait dû tout abandonner. S'il avait été chanceux, c'est-à-dire s'il avait su parler allemand ou s'il avait connu des gens parmi les troupes de l'ONU, il aurait été orienté vers l'Autriche. Là, il lui aurait été possible de bénéficier d'une prime, de suivre gratuitement des cours à l'université, de loger dans de véritables maisons. Mais la plupart de ses compagnons de misère allèrent s'entasser dans les camps de Split. Ils y sont encore, peut-être que tu les verras. Personne ne s'occupe d'eux. C'est tout juste si on leur donne à manger. Lui a eu moins de chance. Il s'est retrouvé en Turquie avec ses frères musulmans, dans un véritable camp de travail. Tu le savais ça ? Personne n'en a jamais parlé. La Turquie embauchait gratuitement des réfugiés de Sarajevo ou de Mostar. Elle les faisait travailler à l'exportation pour gagner quelques devises. Quand il est revenu, mon ami avait perdu la moitié de ses dents.
Quand tu arriveras à Sarajevo, regarde les dents. Tu verras : toi aussi tu pleureras. "
Un peu plus tard dans la nuit, alors que le vent atteignait les 80 km/h environ, nous couchions dans la petite maison de l'Ivrogne. Dans un lit.
David Cayla