Vous qui avez aimé la manif du 9 décembre contre la venue de Le Pen à Grenoble, vous qui avez scandé avec rage des slogans du type " Le Pen enculé ", vous avez bien mérité de réfléchir un peu maintenant Je vous propose de lire attentivement cet article tiré d'un ZINE qui s'appelle Star et qui date de février 1993 :
" L'homophobie, terme docte pour illustrer une réalité bien peu marginale, mérite une étude -une introspection, s'il en est- des plus attentive.
L'homosexualité et la bisexualité sont un fait, il n'y a pas là matière à moquerie ou insulte, comme cela peut se faire un peu trop facilement en bien des milieux que l'on pourrait pourtant considérer comme se préservant de pratiques et de propos ostracistes. C'est un phénomène assez consternant que de constater, plus fréquemment qu'il n'est acceptable, certains glissements verbaux de la part des militants, anarchistes, autonomes, antifascistes et radicaux. Si l'homophobie et le sexisme tiennent bien souvent plus de l'automatisme quasi-inconscient que des intentions avérées de se montrer en bouffeur de pédé patenté ou en gros macho révolutionnaire aux couilles d'airain, il est parfois très surprenant de constater avec quelle frilosité les libertaires au sens le plus large du terme daignent se remettre en question. Nous voulons maîtriser nos vies, notre travail, dépasser le stade de l'exploitation de l'homme par l'homme. Certains d'entre nous abordent une réflexion sur leur mode de vie, d'alimentation, sur le rapport avec le monde animal, etc. Des hommes sont prêts à défendre les " droits des femmes " dans le cadre des rapports d'exploitation salariale, comme des Blancs les droits des Noirs. En revanche, peu nombreux sont ceux (les hommes particulièrement) qui sont prêts à défendre publiquement le respect des préférences homosexuelles, sans doute par peur d'être catalogués comme tels. Plus grave, si l'on peut à l'extrême rigueur admettre que certains ne se sentent pas concernés, ou, concernés, hésitent à le montrer, il est inacceptable d'admettre le fait que nombreux aussi sont ceux à qui ne viendrait pas à l'idée de traiter Bokassa de " sale nègre " ou Hassan II de " crouille ", mais à qui le premier épithète qu'ils accolent à Tatcher et Cresson est bel et bien " salope " ou " grosse pute ", à Lang " tapette ". On pourrait donc en quelque sorte " hiérarchiser " les militants révolutionnaires : d'abord antiracistes, puis anti-sexistes, et finalement anti-homophobes.

Un militantisme démagogique
L'anti-fascisme radical s'est illustré bien involontairement sans doute dans le musée des horreurs avec le super slogan Béru : " Enculé de gros Le Pen ". Slogan consternant d'irresponsabilité politique que des milliers de lycéens, mais aussi de jeunes militants " formés ", ont repris avec frénésie transcodée en " gros pédé de Le Pen ", sûrs de leur radicalité de bons petits blancs sagement hétérosexuels (ou affichés comme tels). En " subliminale ", on peut dire que " si t'es pédé, t'es pas des nôtres " ! Bonjour le radicalisme progressiste. De ce côté là, la Grosse Bertha n'est jamais en reste puisque Le Pen y est plus ou moins travelo. On a pu voir à Lyon un tract des jeunes socialistes sur lequel Le Pen est dessiné en femme, appareillé de tous les attributs-clichés de la pute à dix balles. Comme quoi les femmes ne sont pas mieux loties que les pédés quand il s'agit de démontrer que l'ennemi est mauvais parce qu'il n'est pas viril ou normal, ou mieux, ni l'un ni l'autre. N'y aurait-il vraiment rien d'autre à dire sur Le Pen ? Cherchons mieux camarades, cherchons mieux.
Le principe n'est pas nouveau, depuis fort longtemps, en cas de conflit au sein d'une société, la règle est imputée à l'ennemi de délit d'hérétisme " trans-forme ". Déjà Zola, à travers ses théories proto-fascistes, désignait l'hérétique en amour comme ennemi public non socialisable (sans préciser exactement ce qu'il convient d'en faire). Les libres penseurs se complaisaient plus souvent qu'à leur tour à ironiser sur la promiscuité dans laquelle vivent moines et bonnes surs. Là, le lesbianisme semble émoustiller l'imagination et les fantasmes des anticléricaux à la papa ; défroque mal vécu sans doute Ce militantisme-là tient de la manipulation démagogique : montrer au peuple l'ennemi en cible de raillerie plutôt que d'argumenter point par point sur chaque détail de son discours. Cela vaut pour le Front National comme pour l'église catholique. Moon en complet veston est-il moins pourri que Jean-Paul II en robe blanche ? La dérision est un moyen de subversion tellement efficace qu'il conviendrait d'apprendre à en user, voire à en abuser, à meilleur escient ; en s'inspirant, par exemple, du mensuel anarchiste britannique Class War qui est en la matière parfaitement irréprochable.
Le fait est que l'homophobie n'est jamais uniquement tournée contre seuls les homosexuels. L'homophobie est indissociable du sexisme " de base ". Le slogan " Flics enculés ! " ne saurait être considéré comme péjoratif pour les seuls homosexuels. La sodomie, toujours rejetée par l'église et les tenants de la morale, de Charasse à Pasqua, et mystérieusement absente des programmes d'Education sexuelle scolaire, n'en est pas moins un élément parfaitement usuel de la sexualité strictement hétérosexuelle. C'est donc bel et bien la personne dite passive ( ?) dans le couple sexué qui est ainsi dénigrée. De cette façon d'assimiler l'humiliation à la sexualité en général et à l'homosexualité en particulier, on pourrait presque conclure que notre sexualité a perdu tout aspect ludique pour n'être plus que stricto sensus un élément d'affirmation de normalité de l'individu au sein de notre société blanche, hétérosexuelle à domination mâle.
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Des exemples venus d'ailleurs
Tout le monde, donc, en a pour son compte ; et nous, et nous, et nous Les mouvements anarchistes, radicaux et antiautoritaires des pays anglo-saxons, scandinaves et germaniques ont su intégrer à leurs luttes non seulement propres aux anarcho-féministes, mais aussi celles propres aux gays, lesbiennes et bisexuels organisés, élargissant ainsi leur terrain d'influence, à l'inverse des mouvements latins et slaves. Sans pour autant chercher à intégrer de "force "à l'intérieur des réseaux militants la totalité des personnes classées de facto en dissidence au sein de notre société de classe, notre solidarité envers ces luttes ne pourra que contribuer au développement de nos idées. (on peut ici inclure bien évidemment les luttes des minorités nationales, ethniques et culturelles). "Combattre aux côtés des opprimés en leur laissant l'initiative de leur discours et de leurs actions. "N'est-ce-pas là le programme d'un certain Malatesta ? (Cette phrase, à n'en pas douter, plaide en faveur des réunions féministes non mixtes dans la mesure où, en tant qu'homme, on ne peut se trouver que solidaire et non partie prenante de l'initiative). De même, la solidarité avec les organisations homosexuelles militantes, pour peu qu'elles n'aient pas pour seul but que de viser à l'intégration des gays et lesbiennes pour les couloirs du Palais Bourbon, ne peut que contribuer à renforcer les rangs de ceux et de celles qui luttent chacun à leur manière, mais tous dans le même intérêt d'émancipation de notre classe contre le pouvoir, l'Etat et le capital. Tout cela bien évidemment par l'adoption d'une éthique et de certaines pratiques : c'est toute une éducation à refaire, de laquelle seraient bannis les tabous mis en place par la religion, qui s'est toujours chargée de hiérarchiser nos valeurs à notre place. Si là où il y a gêne il n'y a pas de plaisir, où il y a hiérarchie, il n'y a pas d'anarchie. "
Vincent
Star c/o MAB, 37 rue Burdeau, 69001 Lyon
NB : par faute de place, j'ai du enlever une partie importante du texte, qui donne quelques explications concrètes sur certaines positions ou attitudes homophobes de l'église, des communistes, des trotskystes, des anarchistes et de la bourgeoisie. Cette partie me paraît intéressante, même si, à mon avis, elle mériterait plus de détails et d'approfondissements. De toute façon je ne peux que vous conseiller de lire STAR.