Le débat actuel sur la flexibilité paraît être davantage un alibi que le fruit d'une réelle réflexion. Son principal intérêt est peut-être de démasquer les rigidités des partenaires sociaux et leurs difficultés à jouer véritablement leur rôle. L'enjeu est pourtant de taille et concerne tous les salariés.
Comme la société a maintenant globalement admis, en vertu de la fameuse "mondialisation", que les grandes entreprises ne pouvaient que supprimer des emplois, doit-on admettre à présent que les hommes soient considérés comme une "consommation externe", une marchandise soumise à la seule loi de l'offre et de la demande ?
A cette question, l'immense majorité des salariés répondraient non, évidemment Et ce "non" ne peut être réduit à du conservatisme. En effet, un très grand nombre de salariés admettent parfaitement que l'organisation du travail et de la production n'est pas immuable, que d'importants changements sont intervenus - et interviendront encore dans les prochaines années - qui modifient considérablement les données et imposent des adaptations.
Si donc, la loi de l'offre et de la demande ne peut être la seule référence et si des changements profonds sont nécessaires, la question se pose de savoir à quelle autre loi, à quelles règles nouvelles, c'est à dire à quel équilibre entre des intérêts divergents nous devons désormais nous référer.
Cela pourrait être, cela devrait être le rôle des partenaires sociaux que de semparer de cette question et de négocier cet équilibre vital pour toute société soucieuse de démocratie, de justice sociale et de progrès.
Tel n'est pas le cas, malheureusement Et cela vient en partie d'une pratique exagérée de la langue de bois. Quand le patronat parle "flexibilité", il pense en réalité "précarité", "externalisation des coûts", et n'a aucun souci de tenir son rôle de "partenaire" social. Les propos tenus par Jean Gandois sont, à cet égard, aussi significatifs qu'affligeants. Quand les syndicats répondent "solidarité", ils n'expriment souvent qu'une préservation d'avantages acquis qui ne comment pas la moitié des salariés du pays (et pas le tiers des salariés du privé). En effet, leur présence se limite aujourd'hui, pour l'essentiel, à l'administration et aux grandes entreprises du secteur public et privé.
Pour préserver et augmenter la rentabilité "obligée" du capital, les grandes entreprises privées absorbent une bonne part des contraintes du marché en contractant leurs effectifs ou en cherchant à en réduire le coûts'. Elles en évacuent une autre part en reportant certains coûts sur les PME (qualité, stocks, délais de paiement,...) et en leur imposant parallèlement des baisses de prix dans des conditions quelques fois peu avouables, comme dans le transport ou le textile.
Les salariés de PME sont donc, en bout de chaîne, ceux qui supportent l'essentiel des contraintes et paient le prix fort, alors que les dirigeants de ces PME ont des marges de manoeuvre de plus en plus réduites. Ces derniers, pour s'en sortir, sont tentés d'appliquer la même logique : externaliser les coûts et reporter sur d'autres (tâcherons, artisans, indépendants) l'essentiel des contraintes. Mais l'aboutissement de cette logique est l'acception d'une "fracturé" entre des salariés, de moins en moins nombreux, bénéficiant d'une certaine sécurité, de rémunérations avantageuses et d'avantages sociaux, d'une part, et des salariés, de plus en plus nombreux, subissant précarité et faible rémunération, d'autre part.
La précarité est-elle inévitable, est-elle une condition de la compétitivité ? Le penser serait un raisonnement faisant peu de cas des effets à long terme. La constante amélioration de la compétitivité des entreprises est indispensable et suppose des adaptations. Pourtant, ce n'est pas de flexibilité/précarité dont les entreprises ont besoin mais de compétences, d'engagement des salariés et de "réactivité".
Cette "réactivité" dépend de conditions générales, comme la modification de la fiscalité pesant sur le travail et l'activité, et de la volonté politique de refuser d'en faire payer le prix à une catégorie de salariés. Elle dépend de la capacité des partenaires sociaux à engager un vrai dialogue sur l'emploi, l'aménagement du temps de travail mais aussi sur les termes de l'échange entre grandes entreprises et PME
Elle dépend enfin de la place accordée aux salariés dans la préparation, la mise en oeuvre et le suivi des décisions au sein des entreprises. Même si la "participation des salariés" semble être passée de mode, comme en témoigne l'absence de projet du gouvernement, le dédain du patronat et le silence des syndicats, elle demeure une des conditions essentielles pour parvenir à conjuguer efficacité économique et progrès social.
*cf. les retraites massives demandées par Renault et PSA.
Guy Babolat