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Sommaire du numéro 1 (février 1997)

" L'économie de marché, masque de la réalité "

" Dans le calcul de son profit, l'entrepreneur se considère comme entouré d'un univers sans limite capable d'absorber sans fin ses rejets, d'une collectivité capable de trouver des solutions aux problème sociaux qu'il sécrète, si graves soient-ils. L'air pollué par les gaz de ses cheminées, les maladies des enfants respirant ses terres, les toxicomanies développées par ceux qui ne peuvent supporter une vie réduite au rôle de producteur-consommateur, rien de tout cela n'entre dans ses coûts. La poursuite du profit ne peut conduire qu'à une rationnalité individuelle à courte vue, entraînant globalement une politique de Gribouille.

Le cas du chômage est typique. Chaque entrepreneur a évidemment pour objectif de réduire le coût de la main d'œuvre en améliorant la productivité et en diminuant l'effectif de son personnel. Une certaine souplesse de celui-ci, passant d'un métier à un autre, est donc nécessaire, ce qui implique un " volant " de main d'œuvre non employée. La présence de ce volant est une condition du bon ajustement entre l'offre et la demande de travail rémunéré ; ceux qui y participent jouent donc un rôle économique utile ; il est normal que cette utilité soit reconnue par un salaire, et, pourquoi pas, par un salaire élevé, d'autant plus élevé que cette utilité est grande, c'est-à-dire que l'évolution des structures économiques est rapide. L'indemnité de chômage n'est plus alors perçue comme une aumône accordée par bienveillance, mais comme la rémunération due à une non-activité utile à l'équilibre global.

L'erreur centrale du raisonnement de l'économie classique est d'admettre qu'une amélioration globale du sort des hommes peut être obtenue par l'accumulation d'effectifs ne visant chacun qu'à une amélioration locale. Ceci pourrait être vrai dans un domaine sans limite ; ce ne peut qu'être faux sur une Terre saturée. Malheureusement, tous nos réflexes sont à chaque instant conditionnés par des idées reçues que nous ne mettons plus en cause tant elles nous ont étées présentées comme de nécessaires évidences : il faut être efficace, il faut être riche, il faut consommer, consommer plus encore, plus surtout que le voisin, accepter la compétition, y participer, être un gagnant ; le bonheur est au bout.

La tromperie est évidente ; il n'est cependant guère facile d'ouvrir les yeux, et surtout d'en tirer les conséquences.

Ce qui est finalement en cause est l'objectif de chaque vie. "

Albert Jacquard, in Voici le temps d'un monde fini, Point/Essais (p.154-155)

Rémi P.