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Sommaire du numéro 1 (février 1997)

Nous sommes tous des Coréens du Sud(1)

Il nous paraît impossible de parler de l'organisation du travail toute seule, comme détachée de notre système économique. Edgar Morin, citant Pascal, dit : " L'on ne peut connaître le tout si on ne connaît pas les parties. Et l'on ne peut connaître les parties si l'on ne connaît pas le tout. ". C'est une quête incessante de la connaissance, nécessaire à toute réflexion, à toute action. La 3ème guerre Economique Mondiale (que l'on dissimule sous le terme de mondialisation), c'est le tout. Le travail, les sans-papier, les CES, les stagiaires, les CIE, les SDF, les chômeurs, le gaspillage, la destruction du sol, de l'eau, de l'air, les guerres, les famines, ce sont les parties. N'est-il pas chimérique, voire mystificateur, de dissocier le " social " d'un système fondé, non sur la solidarité, mais sur des rapports de forces, et dont le discours économique prétend avoir réponse à tout ?(2)

Penser globalement, agir localement ne suffit plus

Sous peine de s'épuiser, c'est vouloir retenir la mer avec les doigts ou vouloir traiter un déluge comme un crachin. " Vouloir cacher le soleil avec un tamis " (proverbe tunisien). Passer à la citoyenneté internationale, agir et penser globalement.

La mondialisation, le FMI, la compétitivité ont fait surgir la lutte en Corée du Sud contre la flexibilité. Des travailleurs turcs vont en Israël ; des jeunes des Philippines vont dans les Emirats Arabes Unis ; des Egyptiens vont en Arabie Saoudite ; des Africains en Europe, aux E.-U., etc., etc.. La lutte des sans-papiers fait partie de cette vaste fresque de la 3ème guerre Economique Mondiale. Les entreprises ne sont que des armées s'armant pour la conquête des marchés ; leurs dirigeants sont décrits comme des généraux, des stratèges. 1.200 milliards de dollars, chaque jour, passent les frontières, soit 50 fois plus que l'économie réelle (fondée sur l'échange de marchandises). Lorsque Moulinex annonce 2.400 licenciements, ses actions augmentent de 20% ! ! ! ? ? Cela ne veut-il pas dire que dans les pays dits développés industriellement, on produit de plus en plus, de plus en plus vite, avec de moins en moins de personnes ?

Mais comment penser au monde et à la solidarité quand des SDF sont au bas de nos portes et quand les emplois paraissent, à tort ou à raison, liés à la compétition internationale  ? " Autrement dit, et selon un processus bien connu, c'est quand les processus se globalisent que les réactions se localisent. "(3). Chaque chômeur de plus est une " chance " de plus pour le Front National (Gilles Perrault). Lorsque, pour élargir un mouvement, l'on s'appuie sur le socle de la République : Liberté, Egalité, Fraternité, l'on évacue complètement que pour une majorité d'enfants, de femmes et d'hommes : ola liberté est devenue la flexibilité

ol'égalité est devenue la concurrence

ola fraternité est devenue la compétition.

Chantiers de construction navals, La Seyne-sur-Mer, juillet 1988

Oublié, le vieux principe républicain " Les citoyens préfèrent le désordre à l'injustice ". Passé sous silence tout cela, sous le prétexte juste " que tous ne sont pas pourris… ". C'est cela, cacher l'injustice, en croyant par ce moyen éviter le fascisme. Trois milliards d'êtres humains disposent de 94% de la richesse mondiale ; deux milliards ne disposent que de 6% de cette même richesse. " Si les entreprises ne relèvent pas les défis de la pauvreté et du chômage, les tensions vont s'accroître entre les possédants et les démunis, et il y aura une augmentation considérable du terrorisme et de la violence "(4). " La mondialisation est en train de créer dans nos démocraties industrielles une sorte de sous-classe de gens démoralisés et appauvris "(5). Si aux 3,5 millions de sans-emploi on ajoute les exclus de toutes sortes, pour s'en tenir à la France, une population de quelques 6 millions de personnes sont à la dérive. Parce que la misère est une insulte aux droits de l'homme, de telles déchirures dans le tissu social ruinent une certaine conception de la République(6). 13 millions de personnes vivent de minima sociaux(7). Pendant ce temps, 5,8 millions de Français, possédant un patrimoine supérieur à 1.055.000 Frs, détiennent 54% de la richesse nationale et absorbent 28% des revenus. Dans le département de l'Isère, 180.000 personnes " vivent " avec moins de 60 Frs par jour (Grenoble : 25.000, 11.000 chômeurs ; Abbaye-Teysseire, 800 repas distribués chaque jour, toute l'année). Héritage Carignon, 700 emplois supprimés à la mairie, remplacés par 500 à 600 emplois dont 50 CES, des stagiaires en tous genres. On compte 500 CES dans les hôpitaux de Grenoble (président du conseil d'administration : le maire de Grenoble). Dans 4 ans et demi, qu'auront-ils fait de cet héritage ? Nous sommes dans une logique planétaire qui condamne une majorité d'enfants, de femmes, d'hommes à une survie angoissée.

La flexibilité

Pour une majorité, c'est une inflexibilité. Elle est un choix pour une infime minorité, qui dit vouloir et pouvoir travailler quand elle veut : chercheur, écrivain, éducateur,… Beaucoup de bonnes âmes, y compris (et surtout) de gauche, partant de la " nécessité " de s'adapter, c'est-à-dire renoncer, abdiquer, se soumettre, croyant y ajouter une dose d'humanisme, conciliant la liberté personnelle avec " le bien des entreprises ", propagent cette " liberté ". Des énarques, aidés de certaines générations de sociologues cotonneux, ont appelé cela " le temps choisi ", qui, très rapidement, est devenu " le temps partiel imposé ". Les traminots de Marseille avec deux statuts, la SEMITAG qui embauchait à temps partiel imposé, l'usine Akaï (Honfleur) après deux vagues de licenciements (que les cotonneux appellent plans sociaux). La troisième vague, celles et ceux dont le profit les classait parmi les " compétitifs ", se retrouve sans salaire versé, sans travail et avec un patron virtuel ! A Schneider-Electric, on applique à un atelier 4 jours à 9 heures, soit 36 heures, sans baisse de salaire. Au bout de 5 ans, c'est la direction qui remet à 38h30 en 5 jours : le rendement baissait. Pourquoi  ? A cause de la fatigue, de l'usure prématurée du corps ; celui-ci est équilibré par un rythme chronobiologique de 24 heures lié au fonctionnement du cosmos (ouf !). Ce rythme ne permet pas de " bloquer ", de " concentrer " temps de travail puis temps de repos. Une enquête internationale du BIT(8) indique que le temps bloqué, décalé en équipe aboutit à une baisse de 7 ans en espérance de vie, au moins ! ! ! ?

On est à part

Hewlett-Packard, via SCI, applique des horaires de nuit samedi et dimanche. Demandez donc aux médecins qui soignent les salariés le résultat. Par ailleurs, ces types d'horaires, même avec une diminution très importante du temps de travail, aboutissent à l'obsession, pendant le temps de non-travail, de tenter de récupérer pour pouvoir repartir… Dans ces conditions, il est pratiquement impossible d'être citoyen. On est à part : pendant les réunions de parents d'élèves, d'associations de quartier, de club de football, du syndicat. Ainsi un jeune, employé la nuit à Thomson, nous dit : " Je marche au radar. ".

La réduction du temps de travail

Ce n'est pas parce qu'elle a été " bloquée " en France en 1982 (les 39 heures) que nous ne devons pas reprendre ce processus historique. En 1830, on travaillait dès l'âge de 10 ans, et même moins, 15 heures par jour, et bien entendu sans vacances ni retraite. On est passé de 30% à 11% de la vie éveillée passée au travail. Après tout, n'est-ce pas ce que tous les peuples ont toujours souhaité : " Travailler moins " ? Le paradoxe, c'est qu'aujourd'hui on est en passe de réaliser cette société délivrée du travail contraint, et on ne le voit pas ! La panique d'un monde qui s'est construit sur l'idée que, sans travail, l'homme n'existe pas ; qu'il pourrait en être autrement. " A condition de redistribuer les revenus et les richesses, tout le monde pourrait actuellement travailler 18 ou 20 heures par semaine. Mais il y aura un long temps pour habituer les gens à penser que la vie est autre chose que le travail. Les gens sont beaucoup plus productifs hors du temps de travail que pendant. C'est durant la vie privée qu'ils s'investissent, accumulent un capital culturel, social, relationnel. Demain, si nous le décidions, nous pourrions vivre dans une société d'abondance où les individus pourraient développer l'ensemble des aptitudes dont ils sont doués, où la libre activité serait productive. ". Jacques Robin

Quelle réduction est souhaitable et pourquoi ?

Réduction massive et rapide pour protéger la santé, être citoyen, avoir le temps d'être acteur, créateur plutôt que spectateur :

- une réduction massive et rapide. Car si les cadences, la productivité augmentent, elles bouffent l'embauche. Hewlett-Packard a augmenté sa productivité humaine (cadences), sans investissement, en 8 mois, de 50% ! ! !… 32 heures pour vivre, faire la place à celles et ceux qui sont au-dehors.

- pour une amélioration des conditions de travail : contrôle de santé ; enquêtes épidémiologiques (sang contaminé, amiante, vache folle, hormone de croissance, leucémie liée à la proximité de l'usine de traitement des déchets nucléaires de la Hague, eau, air, sol pollués).

Evidemment, cela ne peut être réalisé que par un partage des revenus et des richesses. Rappelons les 5,8 millions de Français cités ci-dessus. Nous savons que l'on peut réfléchir à partir de trois cercles concentriques. Le premier, celui du milieu, qui ne cesse de rétrécir, celui où le code du travail est respecté, avec statut privé ou public ; le deuxième, celui des salariés en régie, prestations de service, sous-traitance ; le troisième occupé par celles et ceux qui n'ont rien ou presque : SDF, chômeurs (la moitié avec moins de 3.000 Frs par mois), CES, CIE, stagiaires. La réduction doit se faire en pensant au deuxième et troisième cercle, car beaucoup ne pensent qu'au premier. Avoir le temps d'être acteurs avec une sérénité qu'induit une sécurité, des revenus. Créateur seul et avec d'autres d'une autre vie. Acteur plutôt que spectateur.

La loi de Robien

A partir de la " réflexion " de François Mitterrand : " On a tout essayé ! " (face au chômage). Cette loi permet, si il y a 10 à 15% d'embauche pendant 2 ans, de diminuer les charger patronales de 40 à 50% la première année et de 30% pendant 6 ans ! ! ! Nous verrons bien combien de temps cette loi tiendra.

L'annualisation du temps de travail

Les accords passés permettent de suivre les méandres du marché. Une semaine l'on peut faire 55 heures et l'autre semaine 20 heures ou moins ! C'est une vieille pratique d'après un décret de 1940 dit Daladier, applicable aux productions de guerre : on ne paie pas les heures supplémentaires.

L'annualisation est possible pour les chercheurs, qui pourraient avoir une année sabbatique après 4 ans de recherches, ceci lié à l'embauche d'un jeune remplaçant. Elle l'est aussi pour les saisonniers, nombreux dans l'Isère, avec plusieurs employeurs dans l'année, mais avec des garanties de protection mutualiste, de droit à la retraite, de contrôle de la santé, de sécurité syndicale. Qu'ils ne soient pas les esclaves de ceux qui partent en vacances l'été (50% des Français) ou au ski (10%).

L'avenir dépend de ce que nous savons, ce que nous créons

Le passé nous apprend que les luttes pour construire le code du travail se sont faites contre la flexibilité. C'est l'économie qui doit être au service des humains et non l'inverse comme actuellement. Les routiers ont fait une belle démonstration : après la retraite à 60 ans, remise en cause par Balladur, leur lutte remettra ceci en cause à son tour. Celle-ci avait 4 buts : -la retraite à 55 ans

-protéger et prolonger leur durée de vie

-que chaque départ aboutisse à une embauche

-une démarche collective de fraternité englobant espérance de vie et embauche,

suivis par les conducteurs de transports en commun de Toulouse, Rouen (qui ont obtenu de partir plus tôt, la diminution du temps de travail, l'embauche de 98 personnes. Celles-ci sauront ce qu'est la solidarité).

Nous n'en sommes plus à la lutte finale mais à la lutte initiale.

Mettre en place une économie réconciliée par des accords de coopération, dans une logique de partage des revenus, des ressources, du travail, des richesses, stoppant ainsi la logique de compétition. Il est temps, pour une économie mondiale, d'élaborer une législation mondiale, afin de stopper la spéculation financière et de réaliser de meilleures conditions de vie, de travail, de santé, de culture, de logement pour les citoyens de chaque pays.

(1) Alain Delieu, président de la CFTC (Le Monde, 23 janvier 1997)

(2) Ignacy Sachs : Contre l'exclusion, l'ardente obligation du codéveloppement planétaire (Le Monde Diplomatique, janvier 1995)

(3) Zaki Laïdi : Le malaise de la mondialisation (Le Monde, 31 août 1995)

(4) Percy Barnovick, patron d'Asea Brou Boreri

(5) Robert Reich, secrétaire d'Etat au Travail des Etats-Unis

(6) Ignacio Ramonet : Manière de voir (Le Monde Diplomatique, novembre 1996)

(7) rapport du CREDO, 15 mai 1995

(8) Bureau International du Travail (Genève)

Pour les Verts-Isère, Léo Richaud