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Sommaire du numéro 1 (février 1997)

L'accident

Juillet 88, chantier de construction navale.
Dans l'air frais et humide du matin au goût de ferraille et de rouille, l'eau de mer noire et métallique cogne en vaguelettes successives usant la pierre du quai arrondie déjà. Se dressent là, les grandes grues immobiles. Dinosaures silencieux, dans leur cou de ferraille s'accrochent les dernières brumes.
La journée sera chaude. Le soleil encore rond au ciel s'écrasera sur les bâtiments de briques et de fer.
Au sol des boulons abandonnés, des morceaux de tôle coupante, les maillons d'un bout de chaîne au milieu d'une poussière qui bientôt flottera dans l'air et se collera à la peau moite.
Dans un hangar, une petite dizaine d'hommes, en bleus, s'affairent à l'assemblage de pièces.
Dans ce site de construction navale fermé, la présence de ce petit groupe d'ouvriers semble une incongruité, tellement sont petits les hommes à côté des grandes constructions de fer.
Une fourmilière déserte, où l'on sent les traces d'une ancienne activité industrieuse, où l'on entend encore résonner le bruit assourdissant des grands outils, le cri des hommes qui travaillent.
Toute l'iconographie des grandes industries hantée aujourd'hui par quelques rescapés. Un gant abandonné au sol, éclairé par la lumière rasante du soleil matinal, prend alors la forme d'un crucifix au coeur d'une cathédrale vidée de ses fidèles et de leur ferveur. Les objets sont délaissés, le travail semble subitement avoir été suspendu. Un masque de soudure à coté d'un arc. Une femme nue au mur, accrochée sur un calendrier, qui garde bienveillante dans la chaleur de ses cuisses des jours et mois déjà anciens. Si la rouille n'y était pas, tout pourrait reprendre semble-t-il.
Ces dix-là travaillaient au chantier avant la fermeture. Maintenant, ils veulent reprendre un atelier sur le site afin de monter une entreprise de maintenance pour tenir à flot quelques bateaux et quelques rêves.
L'évocation de la Navale, avant la fermeture des chantiers, s'est mise à habiter ce petit matin.
Mon intrusion dans les lieux, mon statut d'étranger dans cette grande histoire attirait les souvenirs.
J'étais l'œil et l'oreille de l'extérieur pour qui on fait revivre, par les mots, le travail d'avant, comme pour s'excuser du silence amorphe des grosses machines.
La chronologie des bateaux mis à flot, les grandes œuvres énoncées comme autant de traces évanouies, les luttes et les plans de sauvetage, l'énumération comme une collection, et puis le respect de l'homme pour les grands outils et son travail.
L'industrie métallique a une odeur. Et cette odeur est un parfum pour le souvenir. La mémoire et la nostalgie tissent souvent entre elles des images anciennes de bonheur et d'existence. Il y a une jubilation à raconter, à tout raconter. Les événements forts sont la trame du passé. Alors, l'évocation de l'accident d'un copain de travail devient la trace heureuse d'un réel perdu, une certitude qui permet de replonger dans le concret. Une machine qui esquinte un corps c'est une machine qui tourne.
Du moignon, le sang qui giclait en goulées chaudes, l'artère le déversant au rythme des battements du cœur. La plaie qu'il fallait comprimer, et celui-là, malhabile et cocasse, qui n'osait pas toucher le morceau de bras qu'il fallait pourtant ramasser. Sur le sol tâché d'huile noire et de rouille, mêlée à la limaille et à la saleté, le sang devenait une soupe rouge pleine de grumeaux.
Mais la meurtrissure des corps n'appelle pas la révolte, le dégoût, la nausée, elle dit le temps regretté de l'industrie effervescente, le temps de l'existence et de la reconnaissance, un presque bon souvenir pour l'homme perdu.
Ce matin-là, l'air était amer à respirer.
Dans ce mouvement de restructuration, de fermeture des grandes industries, les repères se dissolvent. Englués, pour la plupart, dans l'idée qu'exister passe par le nécessaire accomplissement de leur travail, les hommes sont mis à l'écart du rite industriel. Sujets par destination professionnelle, lâchés à la dérive, sans ancrage social, démolis.
Huit ans après, aujourd'hui, le site est vide. Les grandes grues ont été démontées, les bâtisses abattues. L'atelier des dix n'a pas vu le jour. Les tentatives, pour faire exister encore ce qui était mort déjà, ont échoué. Un immense terrain vague fait face à la petite mer.

ZOMBY