Juillet 88, chantier de construction navale.
Dans l'air frais et humide du matin au goût de ferraille et de rouille, l'eau
de mer noire et métallique cogne en vaguelettes successives usant la pierre
du quai arrondie déjà. Se dressent là, les grandes grues immobiles. Dinosaures
silencieux, dans leur cou de ferraille s'accrochent les dernières brumes.
La journée sera chaude. Le soleil encore rond au ciel s'écrasera sur les bâtiments
de briques et de fer.
Au sol des boulons abandonnés, des morceaux de tôle coupante, les maillons
d'un bout de chaîne au milieu d'une poussière qui bientôt flottera dans l'air
et se collera à la peau moite.
Dans
un hangar, une petite dizaine d'hommes, en bleus, s'affairent à l'assemblage
de pièces.
Dans ce site de construction navale fermé, la présence de ce petit groupe
d'ouvriers semble une incongruité, tellement sont petits les hommes à côté
des grandes constructions de fer.
Une fourmilière déserte, où l'on sent les traces d'une ancienne activité industrieuse,
où l'on entend encore résonner le bruit assourdissant des grands outils, le
cri des hommes qui travaillent.
Toute l'iconographie des grandes industries hantée aujourd'hui par quelques
rescapés. Un gant abandonné au sol, éclairé par la lumière rasante du soleil
matinal, prend alors la forme d'un crucifix au coeur d'une cathédrale vidée
de ses fidèles et de leur ferveur. Les objets sont délaissés, le travail semble
subitement avoir été suspendu. Un masque de soudure à coté d'un arc. Une femme
nue au mur, accrochée sur un calendrier, qui garde bienveillante dans la chaleur
de ses cuisses des jours et mois déjà anciens. Si la rouille n'y était pas,
tout pourrait reprendre semble-t-il.
Ces dix-là travaillaient au chantier avant la fermeture. Maintenant, ils veulent
reprendre un atelier sur le site afin de monter une entreprise de maintenance
pour tenir à flot quelques bateaux et quelques rêves.
L'évocation de la Navale, avant la fermeture des chantiers, s'est mise à habiter
ce petit matin.
Mon intrusion dans les lieux, mon statut d'étranger dans cette grande histoire
attirait les souvenirs.
J'étais l'il et l'oreille de l'extérieur pour qui on fait revivre, par les
mots, le travail d'avant, comme pour s'excuser du silence amorphe des grosses
machines.
La chronologie des bateaux mis à flot, les grandes uvres énoncées comme autant
de traces évanouies, les luttes et les plans de sauvetage, l'énumération comme
une collection, et puis le respect de l'homme pour les grands outils et son
travail.
L'industrie métallique a une odeur. Et cette odeur est un parfum pour le souvenir.
La mémoire et la nostalgie tissent souvent entre elles des images anciennes
de bonheur et d'existence. Il y a une jubilation à raconter, à tout raconter.
Les événements forts sont la trame du passé. Alors, l'évocation de l'accident
d'un copain de travail devient la trace heureuse d'un réel perdu, une certitude
qui permet de replonger dans le concret. Une machine qui esquinte un corps
c'est une machine qui tourne.
Du moignon, le sang qui giclait en goulées chaudes, l'artère le déversant
au rythme des battements du cur. La plaie qu'il fallait comprimer, et celui-là,
malhabile et cocasse, qui n'osait pas toucher le morceau de bras qu'il fallait
pourtant ramasser. Sur le sol tâché d'huile noire et de rouille, mêlée à la
limaille et à la saleté, le sang devenait une soupe rouge pleine de grumeaux.
Mais la meurtrissure des corps n'appelle pas la révolte, le dégoût, la nausée,
elle dit le temps regretté de l'industrie effervescente, le temps de l'existence
et de la reconnaissance, un presque bon souvenir pour l'homme perdu.
Ce matin-là, l'air était amer à respirer.
Dans ce mouvement de restructuration, de fermeture des grandes industries,
les repères se dissolvent. Englués, pour la plupart, dans l'idée qu'exister
passe par le nécessaire accomplissement de leur travail, les hommes sont mis
à l'écart du rite industriel. Sujets par destination professionnelle, lâchés
à la dérive, sans ancrage social, démolis.
Huit ans après, aujourd'hui, le site est vide. Les grandes grues ont été démontées,
les bâtisses abattues. L'atelier des dix n'a pas vu le jour. Les tentatives,
pour faire exister encore ce qui était mort déjà, ont échoué. Un immense terrain
vague fait face à la petite mer.
ZOMBY