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Sommaire du numéro " Dans quelle Europe voulez-vous vivre ?"

Un revenu minimum avec ou sans obligation de travail ?

La question de savoir si l'assistance aux personnes démunies doit s'accompagner de l'obligation de chercher ou d'accepter un emploi est au cœur du débat sur l'adaptation des minima sociaux. Avec la montée du chômage, de la précarité des emplois et des inégalités de revenu, les budgets consacrés à l'aide sociale menacent d'exploser un peu partout en Europe. C'est aussi le cas en France, où le coût du RMI et de l'ASS (allocation de solidarité spécifique pour chômeurs de longue durée) n'a pas cessé d'augmenter depuis 1988-1989 et où le gouvernement a adopté (mars 1998), sous la pression de la rue, un plan de lutte contre l'exclusion de 50 milliards de crédits répartis sur trois ans. Faut-il opter pour le "Workfarisme" américain, c'est-à-dire pour le principe pas de droit sans obligation de travail ? Faut-il passer directement au revenu d'existence, c'est-à-dire à une allocation octroyée à l'individu depuis sa naissance jusqu'à sa mort, sans aucune condition, en partant du principe que chacun a droit à une part du patrimoine collectif commun accumulé par les générations passées ? Faut-il, comme on le défend désormais, commencer par instaurer un socle de droits minimaux sociaux déconnectés du travail au bas du système de protection sociale ?

Le Workfarisme américain une solution difficilement applicable en France

Sa philosophie trouve ses racines dans la thèse de l'impôt négatif défendue par des économistes libéraux (sous l'impulsion de Milton Friedman aux Etats-Unis). Celle-ci repose sur le principe du remplacement des diverses prestations existantes par une prestation unique financée par un prélèvement fiscal progressif. L'allocation versée compléterait d'autres revenus éventuels à hauteur du seuil de pauvreté, lui-même fixé, en fonction de chaque configuration familiale à un niveau suffisamment bas pour obliger les gens à travailler. Cette allocation serait dégressive en fonction des revenus gagnés. Elle se réduirait au fur et à mesure que ceux-ci augmentent, mais à un rythme moins rapide de façon à sauvegarder l'incitation au travail. Les ménages dont les revenus se situeraient au-dessus de leur seuil de pauvreté seraient imposés (impôt positif), alors que ceux dont les revenus seraient inférieurs à ce même seuil bénéficieraient, au contraire, d'un complément de ressources (impôt négatif). Par ailleurs, tout le monde devrait se couvrir soi-même contre les risques maladie, invalidité ou vieillesse en s'assurant auprès d'organismes privés. L'objectif est clair : mettre les pauvres au travail, les contraindre à accepter les emplois les moins bien payés et faciliter la flexibilité et la baisse des salaires. S'il existe un salaire minimum légal il doit évidemment disparaître. Selon ce type de conception, les chômeurs sont responsables de leur situation. Ce sont des mous, des incapables ou des fainéants. C'est l'esprit de la récente réforme de l'aide sociale américaine (1996) qui subordonne l'octroi d'une allocation de base, d'un faible montant, à l'obligation d'assurer un travail d'utilité sociale non payé, ou à peine payé. La réforme anglaise du revenu minimum ("income support") va dans le même sens. Depuis 1996 cette prestation est réservée aux personnes inaptes au travail, aux femmes seules avec enfants et aux retraités. Les chômeurs de longue durée et les primo-demandeurs d'emplois sont réintégrés dans le système d'indemnisation du chômage dont les conditions d'accès se sont considérablement durcies. S'ils n'ont pas trouvé d'emploi dans les deux mois (six mois dans certains cas), ils doivent participer à des travaux d'utilité collective. Et ils ne peuvent percevoir l'aide sociale durant plus de cinq ans. Ce " Workfarisme " a aussi de plus en plus de partisans en France, en Allemagne et aux Pays-Bas.
Poussé à l'extrême, ce type d'approche est réducteur et présenterait d'incontestables dangers s'il devait s'appliquer en France. La disparition, ou une forte réduction, des prestations relevant des mécanismes d'assurance (pensions de vieillesse et de survie, prestations de maladie, rente d'accidents du travail, indemnités de chômage) au bénéfice de systèmes privés aurait toutes chances de provoquer une recrudescence de la pauvreté, en particulier chez les personnes âgées qui, par négligence ou faute de revenus professionnels suffisants, n'auraient pas souscrit des contrats d'assurance-retraite au cours de leur vie active. Ce serait d'autant plus gênant qu'en toute logique l'instauration d'un système d'impôt négatif impliquerait la disparition des autres formes d'aide ou d'action sociale. Quant à la suppression du SMIC, elle conduirait à abaisser les salaires les plus bas. Les actifs seraient sans doute moins exposés au risque de chômage, mais ils seraient aussi plus souvent pauvres en travaillant. Aux Etats-Unis on recense déjà plus de huit millions de pauvres au travail et près de 40 millions de personnes sans aucune couverture maladie. En Angleterre, 300 000 personnes gagnaient en 1995 moins de 1,5 livre par heure (13 F). Loin d'être réduits, les risques d'explosion sociale n'en seraient que plus grands car, à la différence des américains, les français et les européens n'ont pas la culture des inégalités sociales.

Le revenu d'existence inconditionnel : une formule intéressante mais incertaine

L'idée d'octroyer un revenu de base à la personne sans aucune condition (et non à la famille comme dans le RMI ou l'impôt négatif) rencontre de plus en plus d'écho en France comme à l'étranger (1). Ses partisans les plus convaincus (Y. Bresson, J.-M. Ferry, Ph. Van Parijs, A. Gorz) font valoir trois types d'avantages. La formule rationaliserait le système de protection sociale puisqu'elle s'accompagnerait de la suppression de plusieurs transferts sociaux (prestations d'assistance et de solidarité collective, bourses d'études, subventions aux revenus agricoles). Elle le rendrait ainsi plus lisible, moins coûteux à gérer et plus performant dans la lutte contre la pauvreté, puisque la prestation serait automatiquement attribuée. Elle agirait également positivement sur le marché du travail. En offrant une garantie de ressources, le revenu d'existence donnerait, en effet, la possibilité à certains individus de ne pas travailler, de travailler moins ou plus irrégulièrement, d'avoir du temps libre pour s'occuper de leur famille, se former. Et par ailleurs grâce à cette sorte de prime de risque, les chômeurs seraient incités à s'installer et à embaucher à leur tour. En bref, le revenu d'existence constituerait un bon moyen pour restaurer le droit au travail, libérer le marché du travail et faire reculer le chômage. Sur le plan de l'organisation sociale, elle permettrait de sortir en douceur de la structuration rigide des temps sociaux imposée par le fordisme et favoriserait le développement des activités culturelles, sportives et publiques (bénévolat, auto fourniture de services, soins aux personnes âgées et aux enfants, entretien des paysages...). L'emploi cesserait alors d'être le facteur exclusif de l'intégration sociale. On évoluerait ainsi progressivement vers une société de pleine activité ou de multi-activité.
Mais, comme on s'en doute, l'instauration d'une telle formule présenterait certaines difficultés. Se poserait, tout d'abord, la délicate question du choix du montant de la prestation. Si celui-ci est bas pour éviter des coûts financiers élevés (de l'ordre de 1500 F à 2000 F par mois), les effets positifs à en attendre ne peuvent jouer que de façon limitée. S'il est décent (Smic ou à peine moins), son coût risque d'être rapidement prohibitif et il risque d'affaiblir, tôt ou tard, les gains de productivité et freiner à terme le dynamisme économique. Même dans l'hypothèse la plus basse proposée (1500 F par mois), il faudrait dégager quelques 260 milliards de francs (selon Y. Bresson, 1994). Cela ne serait certes pas exorbitant, mais difficile à réaliser sur le plan politique, compte tenu notamment des contraintes budgétaires imposées à Bruxelles par le pacte de stabilité et de croissance. Les adversaires de la formule invoquent aussi, très souvent, le risque de dualisation de la société. Les allocataires les moins insérables seraient, selon eux, condamnés à ne vivre que de cette maigre prestation ou à accepter des emplois au rabais pour la compléter. Ils seraient par conséquent marginalisés. C'est la raison pour laquelle il serait plus raisonnable de commencer par explorer une solution moins radicale.

Vers un socle de droits minimaux déconnectés du travail

Le RMI a déjà vécu. Il a été la dernière pièce ajoutée à un système social conçu pour l'ère industrielle et pour la famille traditionnelle (parents avec enfants). Inutile de maintenir le système du contrat d'insertion, lourd et coûteux à gérer, dès lors que les offres d'insertion font durablement défaut et que les Rmistes sont les derniers à pouvoir y accéder. A quoi bon continuer à élaborer des contrats sans contenu dont le seul but est de pérenniser le versement de la prestation ! Est-il logique de laisser subsister des minima catégoriels différents et de traiter séparément l'insertion des actifs en difficulté ? La fusion du RMI et de l'ASS dont les montants et les itinéraires professionnels sont très comparables serait, à cet égard, tout à fait souhaitable. on y gagnerait en lisibilité. Le RMI devrait être ouvert aux jeunes de 18 à 25 ans, quitte à ce que le barème soit plus bas pour eux. Cette ouverture aux jeunes est d'autant plus nécessaire qu'ils sont particulièrement touchés par le chômage et la précarité. Le RMI devrait, aussi, être assorti d'un mécanisme d'intéressement à la reprise de l'activité pour éviter le piège de l'assistance. La récente loi sur l'exclusion (1998) propose un cumul du RMI avec un revenu d'activité à hauteur de 1000 heures pendant un an seulement. C'est déjà un plus par rapport au RMI initial. Mais on pourrait aller encore plus loin en optant, par exemple, pour la proposition de R. Godino qui préconise un intéressement linéaire entre le RMI et le Smic. Selon celle-ci, un Rmiste (2400 F par mois) qui reprend un emploi lui rapportant 1000 F par mois subirait une taxation de 36 % seulement de son gain au lieu de 100 %. Il recevrait ainsi une allocation de 2040 F (2400 - 360) au lieu de 1400 F et obtiendrait un revenu final de 3040 F (2400 F + 640 F) au lieu de 2400 F Un tel système serait donc beaucoup plus incitatif vis-à-vis du retour à l'emploi à temps réduit, mais il est également plus coûteux pour l'État (25 milliards de Francs).
Autre aménagement souhaitable : le remplacement de l'actuel contrat d'insertion, qui n'a aucune valeur juridique, par le contrat d'activité proposé dans le rapport Boissonnat (2). II s'agirait d'un contrat de cinq ans au moins passé entre un travailleur et une personne morale regroupant des entreprises, des organismes publics ou des associations. Celui-ci offrirait une certaine sécurité professionnelle pendant la durée du contrat (emploi salarié à temps réduit, stage, travaux d'utilité sociale, etc.), même s'il ne permettrait pas d'échapper totalement à la précarité. Le nouveau RMI resterait ainsi plus souple et plus respectueux des choix individuels. Pour les allocataires incapables de s'insérer immédiatement sur le marché du travail, des mesures d'accompagnement social ou des activités occupationnelles pourraient leur être proposées. Ce traitement commun des Rmistes et des chômeurs de longue durée serait incontestablement moins coûteux à gérer et plus performant sur le plan de l'insertion.
Parallèlement, il serait souhaitable d'octroyer à tous les résidents une pension minimale indépendamment des références de travail et du statut familial. Il s'agirait, en d'autres termes, d'adopter le modèle nordique d'organisation en trois piliers des régimes de pensions de retraite. Le premier pilier correspondrait précisément à la pension minimale. Chaque individu, dès l'âge de 60 ans, aurait ainsi droit à un minimum de survie pour ses vieux jours, qu'il ait ou non travaillé au cours de sa vie active, sans contrôle de ses ressources ou de celles de ses enfants (contrairement à l'actuel minimum vieillesse). Celte pension minimale serait, bien évidemment, cumulable avec les droits acquis dans le deuxième pilier en fonction du montant des cotisations sociales et des rémunérations antérieures. S'y ajouteraient les pensions du troisième pilier relevant de systèmes privés facultatifs (fonds de pension, plans d'épargne retraite). Assurés d'une pension minimale, les actifs accepteraient plus facilement d'occuper un emploi temporaire, ou à temps réduit, ou encore d'interrompre leur carrière pour cause de chômage ou motif personnel, ce qui ferait de la place aux chômeurs et apporterait une autonomie financière aux épouses au foyer. On pourrait aussi envisager d'offrir une couverture minimale aux travailleurs indépendants victimes d'une cessation d'activité, sous la forme d'une indemnisation forfaitaire de courte durée financée par une contribution assise sur le produit de leur activité (3).
Ces diverses mesures se traduiraient par un renforcement de la solidarité collective et par un certain recul de la solidarité professionnelle. Les droits minimaux, ainsi introduits ou modifiés, seraient mieux adaptés aux nouveaux besoins sociaux liés aux mutations socio-économiques contemporaines. Le système de protection sociale y gagnerait en lisibilité et en efficacité dans la lutte contre l'exclusion. Il serait également mieux adapté à l'évolution des mœurs, puisqu'il comporterait plus de droits propres affectés à la personne et moins de droits dérivés (extension du droit de l'assuré à son conjoint inactif et à ses enfants).
Ces propositions représentent un premier pas, parmi d'autres tout aussi indispensables (réforme du code du travail, rénovation syndicale, restructuration des divers niveaux d'intervention publique), pour aller vers une nouvelle régulation sociale adaptée à la société d'aujourd'hui et de demain. L'objectif n'est pas de redistribuer plus, mais de redistribuer mieux en vue de retrouver une meilleure harmonie entre efficacité économique et progrès social.


Chantal EUZEBY

(1) Pour une présentation résumée des diverses conceptions et controverses sur le revenu d'existence, voir notamment "Vers un revenu un minimum inconditionnel ? " La Revue du MAUSS, n°7, 1996.
(2) Le Travail dans vingt ans, Commissariat Général du plan, O. Jacob, 1995.
(3) Voir notre ouvrage Mutations économiques et sociales en France, Dunod, Collec. Les topos, avril 1998.