Est-il possible de sortir de la crise économique
mondiale ?
Est-il possible d'avoir un projet économique cohérent et non
utopique que pourrait porter l'Union Européenne de demain ? D'après
certains économistes dont le professeur De Bernis que j'ai eu le plaisir
d'entendre récemment, oui. Et ceci, tout en restant pragmatique, c'est-à-dire
en acceptant le fait que nous vivons, pour l'instant, quel que soit ce que
chacun de nous peut en penser personnellement, en système capitaliste.
Le Nord peut sauver le Sud et le Sud peut sauver le Nord.
On a
coutume de parler du Nord pour désigner les pays industrialisés,
riches (Europe, Etats-Unis, Japon) et du Sud pour désigner les pays
sous-développés. II serait plus judicieux de parler du "
Centre " ou "des " Centres " pour les premiers et de "la
Périphérie" ou "des Périphéries"
pour les seconds. Les périphéries sont des sortes de satellites
autour des Centres ; les échanges commerciaux, les voies de communication
se dirigent, pour les Périphéries, de façon centripète
et centrifuge vis-à-vis des Centres, sans que les Périphéries
puissent avoir entre elles les échanges latéraux qui leur seraient
nécessaires.
Ces Périphéries sont pauvres et, paradoxalement, ont été
encore appauvries par les plans d'ajustement structurel qu'a mis en place
le Centre par l'intermédiaire du FMI et des autres institutions financières.
Leur dette les écrase. " Grâce " au fonctionnement
usuraire des agios sur prêts, de nombreux pays ont déjà
payé plusieurs fois leur dette et la doivent toujours. En règle
générale, les conditions de vie des habitants s'aggravent :
certains peuples sont à la limite de la survie, par exemple lorsque
les femmes doivent faire 15 km, .aller et retour, chaque jour, pour ramener
l'eau et le bois nécessaires au foyer. L'analphabétisme et la
corruption augmentent, et les conditions sanitaires s'aggravent.
Le prix des matières premières que ces pays peuvent vendre est
fonction des lois du marché, c'est-à-dire arbitrairement fixé
par le Centre et le plus souvent ridiculement bas.
En ce qui concerne le Centre, il se déstabilise. Les pays industrialisés
se débattent dans une crise sans précédent : les acquis
sociaux périclitent, toute une frange de la société vit
dans l'insécurité de l'emploi, sa précarisation ou le
temps partiel imposé, une autre dans la recherche angoissante de l'emploi
et une troisième dans l'exclusion de l'emploi. Même les pays
pourvoyeurs de minima sociaux laissent leurs assistés dans une pauvreté
honteuse.
En Europe, les critères de convergence instaurent des plans de restrictions
budgétaires qui touchent de plein fouet les services publics.
Parallèlement à cette situation d'appauvrissement d'un nombre
grandissant de citoyens et des fonds publics, des masses d'argent colossales
.s'amoncellent, se placent, se jouent en bourse, virevoltent au gré
de la confiance ou de la méfiance accordée aux bénéficiaires
des placements effectués, et au gré des fluctuations des taux
de change des monnaies.
C'est ainsi que l'on peut ruiner de façon ultra rapide un projet ou
un pays, voire une succession de pays. Par contre, on peut réaliser
des fortunes colossales.
On est arrivé ainsi à un pervertissement du fonctionnement financier
qui fait que les entreprises qui pourraient être créatrices d'emplois
si elles investissaient dans des projets de création de richesses,
sont poussées, elles aussi, comme les petits épargnants, à
placer leur argent dans cette bulle financière spéculative...
Alors que faire ?
En premier lieu, prendre conscience que les intérêts économiques
du centre et de la périphérie ne sont nullement en concurrence
et même au contraire, si l'on regarde leurs difficultés de façon
globale. On peut même transformer l'idée, si répandue
et si déprimante, "qu'il n'y a rien à faire", que
l'un et l'autre ne peuvent pas s'en sortir, par l'idée que l'un et
l'autre ne peuvent s'en sortir l'un sans l'autre ainsi que l'affirmait Willy
Brandt en 1979 dans son "Programme pour la survie".
En ce qui concerne la Périphérie cela paraît évident
: ces pays sont trop pauvres et ne maîtrisent rien du marché
mondial ; ils ont besoin de l'aide du Centre.
En ce qui concerne les pays du Centre, il y a lieu d'expliciter davantage.
Nous, les pays du Centre, ne pouvons sortir seuls de notre crise, parce que
nous ne maîtrisons plus les marchés financiers (les multiples
plans mis en place pour les réguler ont toujours, jusqu'à présent,
échoué). Nous ne pouvons, en régime capitaliste, empêcher
cette bulle financière d'exister. Nous ne pouvons pas non plus, obliger
les investisseurs à se diriger vers les projets sociaux qui seraient
nécessaires mais dont eux ne pourraient tirer aucun bénéfice
financier.
Par contre, nous pouvons proposer des projets concrets d'investissement dans
des programmes de développement des pays de la Périphérie,
où en définitive les investisseurs trouveraient leur intérêt
financier de façon suffisante et sécurisante.
Il faudrait préalablement
o annuler sans conditions la dette des pays sous-développés
(comme cela s'est déjà fait par le passé dans certains
cas) ;
o et leur fournir gratuitement au départ et massivement l'argent, les
outils et la technicité nécessaires à un début
de développement.
A eux de choisir démocratiquement ce dont ils ont besoin en premier
: eau, infrastructures, agriculture, début d'industrie, en sachant
que pour se développer ils passeront, comme cela s'est produit pour
le Centre, par une nécessité d'industrialisation.
Dès qu'ils auront chez. eux, grâce à notre aide, créé
des richesses et des emplois, ils seront les acheteurs de nos productions
et relanceront la croissance de notre économie à un taux suffisant
pour juguler notre chômage.
Il s'agirait en fait, d'un nouveau "plan Marshall". Les Etats-Unis
avait bien compris en 1946 que l'on "ne peut pas être riche dans
un monde de pauvres" et avaient aidé à la reconstruction
de l'Europe.
Dès 1975, Boumediene déclarait en substance, lors d'une assemblée
générale des Nations Unies : nous allons vous acheter des machines,
vous allez pouvoir vous développer, aussi vous pouvez bien nous aider.
En 1980, au sommet de Venise, une motion avait été votée
dans ce sens, à l'unanimité, par des représentants du
Nord, de la Périphérie, des économistes et d'autres scientifiques.
Depuis, on n'entend plus parler de cette motion.
Pour que ces deux mesures (annulation de la dette et investissement massif)
soient efficaces, plusieurs conditions sont nécessaires :
1 Ne pas passer par des investissements directs à l'étranger
faits par les firmes transnationales mais passer par des contrats avec las
Etats. Si les firmes s'installent néanmoins pour leur unique profit,
elles pourraient payer des taxes sur les bénéfices.
2 Que les pays des Périphéries s'entendent pour avoir des monnaies
convertibles entre elles à travers une monnaie de référence
qui ne serait ni le dollar, ni l'euro, ni le yen. Cela créerait un
système monétaire international des Périphéries
qu'il faudrait équilibrer avec celui du Centre en vue de la revalorisation
des produits de la Périphérie. Ainsi les pays de la Périphérie,
qui par ailleurs ne seraient plus contraints de vendre au Centre, pourraient
commercer entre eux.
3 Que les pays des Périphéries (y compris les indigènes
aborigènes) puissent exploiter eux-mêmes leurs ressources propres
et participer à la gestion du "patrimoine commun de l'humanité"
(air et eau compris), tel qu'il a été défini en 1975.
4 Que les peuples des Périphéries arrivent à récupérer
leurs Etats et à retrouver une parole dans un dialogue avec les pays
du Centre.
5 Que les pays du Centre accélèrent de façon urgente
la production des outils dont le Sud a besoin.
Peut-être sommes-nous encore très éloignés de la
réalisation d'un tel projet gros de promesse de paix, de promotion
et de libération des hommes, mais peut-être au contraire, est-ce
justement le moment, en cette période d'exacerbation des souffrances
et de construction de l'Europe, de s'en saisir et de le promouvoir, car il
a le mérite de tenir compte de la réalité économique
(et de son "horreur") tout en la contournant.