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Sommaire du numéro " Dans quelle Europe voulez-vous vivre ?"

Le mythe de la crise économique

De quelque courant politique que l'on soit, il est de bon ton de parler de la " crise ", à tout propos et hors de propos. La crise serait présente partout et en tous lieux, et expliquerait toutes les situations et finalement n'importe quoi. Alors que ce mot, ce concept, cette réalité, étaient massivement refusés par tous les courants économiques, sauf marxistes, jusque dans les années 70, aujourd'hui c'est la tarte à la crème de tout un chacun pour expliquer ce qu'on ne comprend pas, et finalement ... pour faire accepter le pire à la population : " On n'y peut rien, c'est la crise... ". Mais le pire est-il la crise ? De quoi parle-t-on au fait ?? Veut-on faire de la démagogie ou expliquer aux salariés comment fonctionne le système économique dans lequel nous sommes ?

La crise, selon Marx, était quelque chose de très précis. C'était une rupture dans l'accumulation du capital, ou un affaiblissement conséquent de cette accumulation, dus, quelle que soit la façon dont on regarde le problème (hausse de la composition organique du capital, baisse du taux de profit ... ), à un manque de plus value, dans une situation de compétition où la concurrence doit imposer tous ses principes. A partir de là, lorsqu'il n'y avait aucun butoir étatique, éclataient la crise industrielle, les crises bancaires, la surproduction, l'effondrement boursier. Lorsque les ravages faits par la crise avaient nettoyé le terrain, du point de vue du système d'entreprises, l'expansion du capital reprenait son cours sur la base d'une exploitation ouvrière plus féroce que précédemment. La pire des exploitations va avec la meilleure accumulation. C'est pourquoi, le capitalisme s'est toujours passé du marché intérieur ouvrier dans les pays occidentaux jusqu'à la deuxième guerre mondiale. C'est la lutte des ouvriers, et non l'évolution " humaniste " du capitalisme qui a obligé à créer un marché ouvrier dans l'après guerre, marché immédiatement confisqué, entre autre, par l'agroalimentaire sur le dos de la paysannerie. Aujourd'hui il est clair que le capitalisme n'a que faire d'un marché intérieur utile et conforme aux besoins humains, sauf à multiplier les poulets aux hormones des USA, les vaches nourries aux farines, antibiotiques et OGM à bon marché.

C'est la lutte des travailleurs qui a obligé les Etats à prendre en charge l'amortissement des crises, et un certain nombre d'acquis dans cette après guerre, mais avec la contrepartie d'une exploitation éhontée et d'une soumission du salariat relativement exemplaire pendant les dites 30 glorieuses. Le discours actuel visant à séparer la question de la crise d'avec celle de l'exploitation est directement issue de ce qu'on appelle la théorie post keynésienne qui a sévi dans toute l'après guerre, a corrompu pour partie les marxistes, et est le prototype même du discours du double langage qui est d'une efficacité remarquable concernant la construction du consensus social ou de la paix sociale, et de la confusion mentale: c'est l'art de faire passer des vessies pour des lanternes et d'expliquer par exemple aux salariés que si le profit est mieux rétribué, la situation ouvrière s'améliorera, et en même temps que si on payait mieux les ouvriers, la " crise " serait résorbée ... C'est également cette théorie qui nous a inventé la très géniale crise dite du pétrole des années 70, à partir de laquelle on n'a plus jamais su ce qu'était une crise. Le seul message qui est bien passé est qu'avec la crise, il convient de faire des sacrifices pour assurer l'avenir. Ni vu ni connu je t'embrouille !

Y a-t-il crise économique aujourd'hui dans les pays capitalistes "avancés" ? Le chômage n'est pas la crise. Même Keynes expliquait que le capitalisme fonctionnait en sous-emploi en temps normal. C'est pourquoi, quand nos amis chômeurs écrivent " 25 ans de crise, 25 ans de chômage, ça suffît ", ils participent à l'illusionnisme ambiant. Le chômage, l'exode rural, les bas salaires, l'immigration, les bidonvilles, la précarité, l'exclusion...rien de tout cela n'est l'expression de la crise économique dans le capitalisme, ce sont même les instruments nécessaires à ce que le système d'entreprises capitaliste se porte au mieux et puisse extraire le plus possible de plus-value sur les citoyens au travail. Qu'il y ait une situation de crise sociale ou de crise politique pendant que l'accumulation croît, c'est un autre problème. L'accroissement continu du chômage et de la précarité cohabitent la plupart du temps avec de bons indicateurs " macroéconomiques " comme on dit dans le jargon économique, dans le monde entier. Cependant le chômage peut prendre, en temps de crise, des formes explosives qui laissent croire que le chômage est le principal élément indicateur de la crise.. Actuellement dans le pays occidentaux, le chômage est insupportable à une partie de la population et pourrait entraîner également des explosions, sans pour autant que l'on puisse dire qu'il y a crise.

A quoi voit-on une crise économique ? A la chute de l'indicateur " rentabilité du capital fixe", à la chute de la formation brute de capital fixe. Il n'en est rien actuellement pour ce dernier. Celui, concernant la rentabilité du capital, n'est plus donné depuis 10 ans par l'OCDE pour des raisons qui ne sont pas indiquées.

La chute relative du taux de croissance n'est même pas un bon indicateur pour rendre compte de la crise, puisque la valeur ajoutée qui constitue la croissance comporte les dépenses de l'Etat qui ont tendance à diminuer relativement avec les politiques de rigueur, et comporte également la valeur ajoutée de secteurs qui ne sont pas toujours compétitifs (certaines PUE-PNH). Ce qui rendrait la crise évidente serait la chute massive des profits des grandes entreprises qui font l'essentiel du tissus économique capitaliste. Mais voir la crise dans l'accélération des licenciements, au même moment où les entreprises font des profits fantastiques, c'est se raconter des histoires de barbe bleue.

De la même façon, fantasmer sur le cataclysme mondial que va entraîner inéluctablement la crise financière asiatique, russe et brésilienne, est de l'ordre de l'escroquerie intellectuelle. On ne peut expliquer ce fantasme que si l'on perçoit que le système d'entreprises capitaliste a besoin de se dédouaner auprès du grand public des profits fabuleux engrangés dans les bourses occidentales, du fait de cette crise. De même la spéculation intellectuelle " marxiste " sur la crise financière qui serait cachée au coeur du système et qui, le grand soir (c'est à dire bientôt depuis plus de cinquante ans..), provoquerait l'effondrement, peut s'apparenter à la haine traditionnelle de la démocratie: en effet les citoyens doivent être, dans ce cadre, de toutes façons dessaisis de leur destin par les lois d'airain de l'histoire qui accompliraient en dehors d'eux la chute du système (ce n'est guère différent de la fin du monde annoncée par les témoins de Jéhovah). Soyons sérieux. Tant qu'il y aura de la plus value à extraire, tant que les hommes se feront exploiter, tant que les citoyens du monde ne trouveront pas les voies de la résistance à cette exploitation, tant qu'il leur sera expliqué qu'ils n'ont pas besoin de prendre leurs affaires en main, le capitalisme a de beaux jours devant lui. Ainsi la crise financière actuelle est une crise spécifique affectant les pays du Tiers monde endettés, et dépendants de la finance internationale occidentale, dans le cadre de la déréglementation financière organisée par les pays dominants. Seuls les pays du Tiers monde, dits émergents, ont perdu gravement dans cette crise, les grands pays capitalistes ont gagné des sommes fabuleuses à la bourse en 97 et 98: celle-ci a fait des gains exceptionnels pendant ces deux années là. Rien ne dit que cela va continuer certes. Mais ce type de crise, d'un genre nouveau, est une façon moderne d'extraire efficacement la plus value de pays dont on pouvait penser, avant 97, qu'ils allaient rejoindre le concert des pays dits développés. La déréglementation financière, suivie de la crise financière, est une façon de les soumettre, de les casser, et d'en faire les amortisseurs des crises industrielles potentielles des pays occidentaux (en 92-93 la formation brute de capital fixe avait dangereusement reculé). C'est cela qu'il est nécessaire de rendre inintelligible aux yeux des citoyens, y compris afin qu'il ne soit pas possible de reformuler un quelconque internationalisme avec les populations des actuels pays du Tiers monde.

AM Chartier mars 99