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Sommaire du numéro " Dans quelle Europe voulez-vous vivre ?"

L'Europe capitaliste sera-t-elle sociale ?

En France, le traité de Maastricht n'a été ratifié qu'avec 51 % des voix, mais les opposants se résignent peu à peu. Le Parti communiste avait exigé un référendum sur l'euro... l'exigence s'est vite évanouie. A gauche, un thème domine maintenant : nous devons forger l'Europe sociale. Cohn-Bendit martèle, en s'aventurant quelque peu : "Notre Europe sera sociale et écologique ou elle ne sera pas" (Vert-contact septembre )8). Cette ambition ne se nourrit-elle pas d'illusion ?

Bref retour en arrière
Il est toujours instructif de remonter à l'origine d'un projet. Pour l'Europe, il n'y a pas d'ambiguïté : ses fondateurs ont été des hommes de droite comme Monnet et Schuman qui voulaient constituer un bloc de l'Ouest en face du bloc de l'Est, et toute la gauche condamnait cette entreprise qui était même, motif supplémentaire de refus, considérée comme "vaticane" par les laïques intransigeants.
Certes le projet pouvait être modifié radicalement et la gauche socialiste, en s'y ralliant, pouvait imposer une Europe sociale dès son établissement. Mitterrand, par exemple, pouvait exiger un SMIC uniforme pour rendre la concurrence équitable, et demander la prise en charge des chômeurs par le Conseil de Bruxelles en mettant au pied du mur les célébrateurs de l'essor industriel (ils garantissaient une croissance record). Au lieu de cela, les Etats ont transféré des droits essentiels aux organisations communautaires et ont conservé tous les devoirs de solidarité.

L'Europe qui s'installe
Maintenant, les institutions européennes sont établies sur des bases difficilement modifiables, et l'une des pièces du dispositif échappe même au processus démocratique: la Banque centrale, qui va régir la monnaie et les taux d'intérêt. Elle est dirigée par un petit aréopage de directeurs inamovibles et il est expressément prévu qu'elle demeurera en dehors des pouvoirs du Parlement. C'est le régime oligarchique qui a été choisi pour la gestion financière. Elle est chargée de maintenir un euro fort, pour garantir les revenus des actionnaires, mais les économistes savent très bien que l'absence d'inflation entretient le chômage, on en a fait l'expérience en France avec la politique du franc fort. L'Europe sociale est mal partie.
Qui détient le pouvoir réel
Les Verts proposent de porter remède au déficit social par une sorte d'escalade : le Parlement européen devrait se voir attribuer tout le pouvoir législatif et décisionnel. Cette solution offre les apparences de la logique ... mais escamote le fait que la puissance réelle est détenue par les cartels financiers qui sont en train d'accélérer les fusions pour accroître encore leur emprise sur l'économie, cœur du système.
On peut même se demander si les puissances d'argent sont encore européennes : Daimler-Benz a fusionné avec Chrisler, Renault achète le japonais Nissan. Les fonds de pension américains massivement s'investissent sur le vieux continent : leurs gestionnaires exigent des "dégraissages" si les profits sont inférieurs à 10 % et peuvent abandonner brusquement une entreprise qui semble en difficulté, comme le prouvent les récents déboires d'Alcatel. Les capitaux sont d'autant plus volatiles qu'ils sont spéculatifs, ils peuvent s'envoler en quelques minutes pour migrer vers des continents qui leur sont plus hospitaliers. Comment le Parlement européen jugulera-t-il les transnationales ? La taxe Tobin permettrait de freiner les déplacements de capitaux. Sans être une panacée, elle a le mérite d'attirer l'attention sur les détenteurs de la puissance effective, mais il faut qu'elle soit imposée universellement pour avoir quelque efficacité. Limitée à une fédération d'Etats, elle perdrait toute efficacité. L'Europe est déjà partiellement dépassée : face à la mondialisation de l'économie, il faudrait envisager dès maintenant un Parlement mondial, élu le plus démocratiquement possible.

Faire renaître l'espoir
Faut-il sombrer dans le pessimisme en constatant que le capitalisme - baptisé pudiquement libéralisme - n'a jamais été aussi triomphant  ? Si les espoirs mis dans le seul jeu des organisations européennes paraissaient assez vains, il reste le recours à une action conjointe des exclus de la croissance. Déjà les chômeurs ont organisé une marche qui prouve qu'ils peuvent échapper à la passivité. Les syndicats semblent s'orienter vers une unification et certains secteurs ont montré la voie en engageant des luttes concentrées, les camionneurs par exemple. L'euro-grève générale est peut-être proche. Il faudra ce mouvement d'ampleur inaccoutumée pour obtenir ce qui n'a pas été établi par les libéraux et les réformistes dès le départ : le contrôle de la Banque centrale et des mouvements de capitaux, et surtout l'égalisation des salaires "par le haut". il est urgent d'aligner les avantages et les droits sur les plus favorisés, sur tout le territoire de la communauté, c'est la condition de base de l'Europe sociale.

Gabriel Mollier