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Sommaire du numéro " Dans quelle Europe voulez-vous vivre ?"

ATTAC : les citoyens font part de l'économie

La citoyenneté est-elle une notion placebo. Ce concept très en vogue depuis une vingtaine d'années ne vient-il pas combler le vide laissé par la paupérisation croissante de nos sociétés ? Ne vient-il pas atténuer la "fracture sociale". enrayer le processus d'exclusion par des moyens rhétoriques et donc nous ? Car enfin, si l'on parle autant de citoyenneté, c'est que le fait d'être citoyen doté de droits et de devoirs est justement en péril aujourd'hui. Cette citoyenneté s'est diluée à partir du moment où les droits économiques et sociaux des populations ont été quotidiennement malmenés. Vous êtes chômeurs, Rmistes, exclus de tous bords... mais rassurez-vous! Vous êtes citoyens par la parole, et accrochez-vous à cette bouée que la république vous tend, à cette citoyenneté, ultime élément intégrateur à la société, par laquelle l'État entend maintenir un lien entre le civil et le politique pour éviter que le bateau ne sombre et désamorcer la bombe sociale. On essaie ainsi d'habiller de civisme un dépouillement économique et social qui requiert d'autres méthodes d'octroi. La déconnexion entre le discours politique et la réalité économique, consacrée par la notion de citoyenneté, telle que véhiculée par le discours officiel, est un leurre. Les droits économiques et sociaux sont éminemment politiques puisqu'ils conditionnent l'appartenance réelle et non formelle à la société. L'Association pour la Taxation des Transactions financières pour l'Aide aux Citoyens (ATTAC) place l'économie au cœur de sa lutte pour une reconquête de la citoyenneté. Ses objectifs économiques sont les moteurs de son objectif politique : la reconquête des espaces perdus par la démocratie au profit de la sphère financière.
Née du formidable engouement suscité pan un éditorial d'Ignacio Ramonet appelant à "désarmer les marchés" (Le monde diplomatique, décembre 1997), ATTAC assume un rôle de production et de diffusion d'une information critique sur les rouages de l'économie financière dans ce qu'ils ont de nuisible pour les peuples. Cette association lutte pour "entraver la spéculation internationale, taxer les revenus du capital, sanctionner les paradis fiscaux, empêcher la généralisation des fonds de pension et d'une manière générale... s'opposer à tout nouvel abandon de souveraineté des Etats au prétexte du "droit" des investisseurs et des marchands (extrait de la charte d'ATTAC). ATTAC s'est aussi prononcée en faveur de l'annulation de la dette des pays du Sud.
Chacun de ces objectifs mériterait de longs développements, mais seuls la taxe Tobin et le système des fonds de pension feront l'objet, ici, de quelques éclaircissements : ATTAC reprend la proposition formulée par l'économiste américain James Tobin en 1972, prix Nobel d'économie en 1981, de taxer les transactions spéculatives sur les marchés de devises et de redistribuer cet argent au profit des citoyens. En 1998, on peut estimer à 1800 milliards de dollars par jour le montant des transactions de change. Ces opérations, dont le caractère parfois intempestif a déstabilisé des économies entières et plongé des peuples dans le chaos, pourraient devenir coûteuse et être ainsi découragées. Une taxe de 0,05 % par exemple, sur chaque transaction aurait l'avantage de contrarier la spéculation sans nuire aux échanges commerciaux. Ce "grain de sable" dans les rouages de la finance internationale, pour reprendre l'expression de J. Tobin, agirait ainsi à titre préventif et éviterait les attaques destructrices contre les monnaies. La mise en œuvre de cet impôt et de sa redistribution appellerait la création de structures politiques internationales d'administration des fonds ainsi engagés.
L'argument principal de notre gouvernement contre cette taxe tient à l'impossibilité de l'instituer. L'avènement d'une Europe sociale, démocrate, dotée d'une monnaie unique, offre une perspective idéale pour promouvoir la mise en place d'une taxe Tobin à l'échelle du continent... et pour plus de rigueur, notons que le gouvernement canadien a franchi les limites du possible en adaptant, fin mars 1998, le système préconisé par Tobin. "Impossible", "inéluctable", "naturel", un vocabulaire également très prisé en ce qui concerne l'avenir du régime de retraite par répartition. Les prévisions alarmistes du rapport sur les retraites du commissaire au plan Jean-Michel Charpin, destiné au premier ministre (Le monde, 4-5 avril 1999, p.7), s'inscrit dans cette logique visant à préparer les esprits à certaines évolutions fatidiques qui relèvent en fait de choix politiques et non d'un quelconque déterminisme.
Ce rapport préconisait, entre autres, la constitution de fonds de pension. II s'agirait d'introduire "une close" de capitalisation dans le système de répartition. Cette solution (cotisation volontaire, mais néanmoins supplémentaire, qui ampute le pouvoir d'achat) est présentée comme une nécessité sur la base de postulats qui ne sont pas démontrés du fait de nombreux facteurs d'incertitude (évolution démographique, évolution du chômage). Ce système déjà prédominant dans les pays anglo-saxons et qui consiste, pour les salariés, à épargner pour leur retraite, bénéficierait à des acteurs financiers soucieux de drainer à leur profit l'épargne individuelle et non de sauver les retraites. Le régime de retraite par capitalisation creuserait les cinq inégalités (ceux ne pouvant épargner bénéficiant d'un régime par répartition atrophié) ; il n'est pas fiable sur une longue période et s'apparente ainsi à une grande "roulette" car son rendement est soumis à la valeur des actions en bourse et donc aux aléas de l'économie financière - alors que le rendement du régime par répartition évolue avec la croissance économique (l'économie réelle).
Enfin, le développement des fonds de pension engendre le chômage puisque les dividendes substantiels que ces actions doivent rapporter pour verser à date fixe les pensions de retraite seront générés en baissant les salaires, le nombre de salariés, et en diminuant les sommes allouées au développement à long terme des entreprises.
Le discours des experts sur les retraites et le rapport Charpin ont fait l'objet d'un contre rapport publié par la Fondation Copernic. Cette fondation, comme ATTAC, la coordination contre l'AMI, le Réseau d'Alerte contre les Inégalités (RAI) prône un discours alternatif à contre-courant du pilonnage médiatique que l'on nous sert. Ce militantisme d'expertise contribue à refonder une critique sociale en phase avec la mondialisation. L'information et la formation, pour mieux pouvoir contre argumenter les démonstrations des " milieux autorisés " en leur proposant une alternative, sont une forme de contestation constructive et essentielle pour ATTAC. Cette contestation se situe cependant dans une logique d'action et non pas uniquement de débat intellectuel, puisque la prise de conscience de la population est destinée à faire pression sur les décideurs politiques.
Ainsi, ATTAC est active au niveau international. national et local, un triple niveau d'intervention contribue à l'émergence de nouvelles formes de citoyenneté. De nombreux pays se sont joints à cette initiative, et la première action emblématique de l'association au mois de janvier dernier, l' " alter Davos " lui a permis d'accroître son audience et de fédérer encore davantage les oppositions à une mondialisation financière débridée. Le sommet de Davos réunit chaque année en janvier les acteurs les plus puissants de la finance internationale et des décideurs politiques sans que les citoyens soient invités à s'exprimer sur des questions qui les concernent en priorité.
La communication entre l'association nationale et les associations locales se construit progressivement. Elle s'effectue essentiellement tout comme la diffusion de la documentation (l'ensemble de cette documentation est disponible au siège de la FSU à la bourse du travail, 32 av. de l'Europe, 38030 Grenoble), par le biais d'Internet, conforté une fois encore dans son rôle de vecteur d'une action unique d'un nouveau type.
L'association ATTAC Isère a vu le jour en février dernier et compte environ deux cent trente adhérents. Elle fonctionne comme une vaste plate-forme de travail ouverte aux différentes sensibilités et au plus grand nombre d'individus dans toute leur diversité. Ses membres, loin d'attendre la bonne parole et d'exclure des débats et des prises de décisions, participent de manière vivante et efficace aux différents groupes de travail (économie, interpellation des élus, initiatives locales, diffusion de l'information) ainsi qu'aux initiatives centrales. Elle est ouverte aussi sur d'autres formes de contestation comme la création artistique par exemple.
ATTAC ne se réduit pas à une addition de structures déjà existantes même si beaucoup de ses membres sont des personnes morales Cette association est la manifestation novatrice d'une volonté très forte et finalement très répandue de changer les choses, qui tire sa force de la conviction que cela est possible. L'idéalisme de ces ambitions se nourrit du réalisme et de la rigueur des arguments qui les fondent.
Le fait qu'ATTAC compte aujourd'hui en France après moins d'un an d'existence plus de dix mille adhérents démontre que cette idée a séduit et que ce sursaut civique peut-être porteur de changements.
Le pluralisme et l'ouverture de ce mouvement, encore une fois du fait de l'éclectisme de ses membres, constituent un atout et une originalité qui le rendent rétif à un fonctionnement rigide et dogmatique. ATTAC pourrait un peu s'entendre comme une "anti-pensée unique". A la base de cette caractéristique se trouve une organisation souple, du fait de l'articulation entre les groupes locaux et l'association nationale, entre des énergies dispersées mais solidaires. Cela permet sur le terrain de travailler dans une indépendance et une autonomie vivifiante tout en se sachant intégrée dans une dynamique dont l'impact est aussi national et mondial.
En ce moment, ATTAC Isère continue de recueillir le maximum de signatures pour la pétition nationale par laquelle elle revendique la prise en compte de ses objectifs au niveau gouvernemental et international. Cette pétition sera présentée au premier ministre au mois de juin.
Par ailleurs, le comité local participe à la préparation des premières rencontres mondiales du mouvement qui auront lieu à Paris les 24-25 et 26 juin prochain. Chaque groupe local est invité à parrainer la venue à Paris d'un membre d'ATTAC et un pays du Sud par un soutien financier notamment. Ainsi, à Grenoble, un repas aura lieu le 28 mai (salle du Fournil, avenue Marie Reynoard) dont les bénéfices seront destinés à parrainer le voyage en France d'un membre d'ATTAC Sénégal.
Pour davantage d'informations sur les actions de l'association, les thèmes qu'elle aborde, les initiatives et rencontres locales répondeur au 04 76 09 99 81.

Nadia BAZRI