http://www.les-gueux.org

Sommaire du numéro " Dans quelle Europe voulez-vous vivre ?"

Madame Trépier, agricultrice
à Aillon le Jeune dans les Bauges, en Bovin Lait.

En quoi consiste ton travail et celui des agriculteurs du pays ?

On est en montagne à 1 000 mètres d'altitude ce qui veut dire qu'on a un système 100% herbagé, sans aucune autre culture. On ne laboure jamais la terre, c'est que de l'herbe et du foin. Donc le complément que l'on donne aux vaches, on l'achète, les compléments céréales en particuliers. Tout notre lait est géré par notre coopérative. C'est une toute petite coopérative, la plus petite de Savoie en gestion directe. On se charge nous-mêmes de gérer, de vendre notre produit. Nous sommes six agriculteurs pour 640 000 litres de lait, ce qui représente une grosse ferme en Bretagne par exemple dans un grand bassin laitier. Une seule ferme arrive à faire ça sans problème ailleurs. C'est une petite coopérative avec des petits quotas laitiers.

Au niveau des aides nationales et européennes, comment ça marche  ?
Alors, il y a des aides au niveau de la ferme et il y a des aides au niveau des investissements de la coopérative. Pour les aides au niveau de la ferme, il existe une très vielle aide qui est l'indemnité spécial montagne (ISM) qui est en train de changer de nom. Elle était déjà donnée par l'Europe mais répartie en France. C'est une indemnité à la vache laitière, on appelait ça autrefois la "vache tondeuse". Elle était faite pour l'entretien du paysage. C'était déjà une mesure agro-environnementale en fait. Depuis 6 ans, il y a des aides dites PAC (Politique Agricole Commune) qui sont des aidesà l'hectare d'herbe que l'on remplit sous certaines conditions. Il faut que l'on ait tant de vaches à l'hectare, des choses comme ça. Le total pour moi ça doit faire à peu près 40 000F de subvention avec les 2 aides, pour trente vaches laitières et trente génisses. Donc déjà une ferme correcte en montagne.

Et qui donne les subventions ?
L'ISM est d'origine européenne et la PAC aussi. Par contre au niveau de la coopérative on a eu 2 types d'aides. Des aides européennes, parce que l'on a été classé dans une zone dite à revenu faible par habitants, pour la mise aux normes sanitaires de la coopérative. Mais on a eu des complément parce que c'est obligatoire ( il n y a pas d'aide européenne s'il n'y a pas d'aide française), du Fond national d'aide à la dotation touristique, parce que l'on est agriculteur dans un milieu touristique donc pour maintenir le paysage.

Est-ce que tu penses qu'on pousse les agriculteurs de montagne à faire de l'éco-agriculture ?
Nous c'est le sentiment qu'on a. On veut faire de nous des jardiniers de l'espace, c'est comme ça qu'on le comprend. Toutes les mesures qui sont en train de se mettre en route au niveau européen poussent à ça. Il n'y a aucune aide à la production ce sont des aides qui sont toujours liées à l'espace. Chez les céréaliers c'est pareil. Il y a par exemple une mesure qui vient de se mettre en place, Natura 2000, typique de la construction européenne selon nous. On prévoit des zones Natura 2000 dans lesquelles il y aura des trucs de protéger. En France nous nous sommes dit que grâce à ces zones nous aurions des subventions. Mais nous ne savions rien sur les contraintes exigées en retour. Nous nous sommes dis qu'il valait mieux faire ces zones uniquement dans les endroits où ça ne risquait pas de mettre en péril l'agriculture. Si par exemple ça veut dire qu'il faut retirer les vaches de certains parcs pour laisser vivre tel ou telle espèce de faune ou de flore, ça signifie la mort des agriculteurs. Donc en France, on a limité les zones Natura 2000 aux endroits soit non exploitable, soit très dur sur la plan de l'agriculture. En Espagne, ils sont partis d'un autre point de vue. Pour eux zones Natura 2000 signifiait zones à subventions possibles. Donc ils ont mis le maximum. Ils ont même élargis, je crois, les zones qu'on leur a proposé, en Italie aussi. Or à l'heure actuelle, on ne sait quelles vont être les contraintes si contraintes il y a. Espagne a peu être eu raison. En France comme on pense qu'il y aura des contraintes en face de ces zones on a accepté Natura 2000 mais en rétrécissant les zonages proposés.

Quel est le sentiment de tes collègues vis à vis de l'Europe et de la PAC, dans quelles mesures ça vous gène, dans quelles mesures ça vous arrange ?
Il y en a qui disent qu'ils sont en train de nous offrir un bon bâton pour se faire battre tous seuls. Je les comprend. Ils se disent à quoi ça sert d'aller manifester contre eux. De toute façon, le système français ou européen et encore plus international, il va pas vers une protection de la petite agriculture extensive. On sait très bien que si la France veut produire son potentiel agricole, elle peut très bien faire le lait dans un bassin laitier, produire le bois sur un autre et produire les céréales dans un autre et point à ligne. Dans zones de montagne, on aura jamais une agriculture où l'on pourra produire moins cher qu'eux. C'est parce que sur le plan international on est pas compétitif. Nous, on vend le lait globalement en France à 2 francs. En montagne il est à 2,50 à certains endroits. Les Néo-Zélandais sont à 1,10F. Eux leurs vaches sont toute l'année dehors, elles sont à l'herbe, ils n'ont pas d'impôts comme nous, ils n'ont pas de charges sociales comme nous. L'Amérique pareil, l'agriculture est aidée de façon maximale. On peut faire du lait à ce tarif là si on est dans les gros bassins laitiers mais pas en montagne, où les charges et les structures sont lourdes.

Donc quel avenir pour les agriculteurs de montagne  ?
Ca nous paraît clair que dans leur tête, on sera là pour le décor. Et nous on ne veut pas parce nous voulons vivre de nos produits. On nous reproche de toucher des subventions mais nous on n'a pas envie d'en toucher, on préférerait vivre de notre lait. Alors, c'est vrai que les politiques agricoles, elles sont doublées par les politiques environnementales et qu'on s'est rendu compte qu'on était obligé de les croiser à un certain moment. Parce que, effectivement, les agriculteurs sont partie prenante dans le paysage et on ne peut pas passer outre. Et à ce niveau là, il y a tout à faire, parce qu'il n'y a que des options de lâchées pour l'instant. Par exemple, en ce moment, on discute beaucoup des CTE (contrats territoriaux d'exploitation).En gros, c'est un contrat qui lierait chaque ferme avec le gouvernement et donc à terme avec le gouvernement européen, pour déterminer ce qu'il à le droit de faire et ne pas faire en fonction des types de subventions qu'il aurait ou non. Pour certains, c'est la prison. Pour d'autres, c'est un maximum de subventions. Donc, soit on se place en "chasseur de prime" comme disent les jeunes, soit on continue... Nous en tout cas, on continue notre politique et on verra bien ce qu'on aura et ce qu'on n'aura pas. De toute façon on sait que la politique environnementale on est obligé de l'intégrer dans notre réflexion. Comment on se situe au niveau environnemental ? Même s'il y a des gens pour qui l'environnement est un souci. L'ennui c'est qu'ils ne mesurent pas toutes les différences qu'il peut y avoir d'une région à l'autre. C'est le problème de la politique de montagne par rapport à la politique nationale un peu comme les dialectes et langues locale. Est-ce qu'on reconnaît les existences différentes au sein d'un même territoire de gens qui ne vivent pas de la même façon. C'est une tendance qui vise un petit peu à tout uniformiser. Moi, je crois que çà ne peut pas marcher ! C'est une logique internationale mais qui a ses limites.

J'aimerais que tu me parles de l'Appellation d'origine Contrôlée (AOC).
On va essayer de mettre un fromage en AOC, c'est la tome des Bauges. On suit la voie des grands fromages savoyards : le reblochon, le Beaufort parce qu'on a pas le choix de faire autre chose. Si on ne fait pas ça, si on ne se démarque pas de la masse de fromage dit fromage des fonds de frigo, les fromages qu'on trouvent partout, banalisés, pasteurisés, à terme, on va être sur la marché, les pâtes pressées courantes. Et nous on ne fera pas le poids, en tonnage et en prix de revient. Pour nous l'A.O.C. c'est la seule manière d'être reconnu, parce qu'elle lie le terroir, le savoir faire traditionnel, c'est à dire des produits nobles parce que le lait est non pasteurisé, c'est le lait naturel. Mais l'alimentation des vaches représente un cahier des charges très serré. Sont interdits les produits fermentés, les hormones Nous c'est clair c'est de l'herbe plus des compléments céréales, plus des compléments minéraux, point à la ligne. Les contraintes et les critères de l'AOC qu'on s'est donné étaient calqués sur les critères qui produisait le moins : on a pris les critères de ceux dont les troupeaux sont en dessous des moyennes. On s'aligne sur la partie la plus pauvre. Et la plus pauvre est idéologiquement la moins contaminée j'ai envie de dire. Enfin, c'est un peu difficile à expliquer mais je me dis que c'est comme çà qu'on peut fonctionner. Parce que jusqu'à maintenant la ligne de mire c'était "faut être plus riche que le voisin" "faut être encore plus riche que l'autre". Or je me dis qu'en faisant çà on a tout faux. Parce que d'abord on fait la guerre entre les gens, on fait la compétition, et en plus on n'enrichit pas le monde... parce qu'on en enrichit deux ou trois pour faire crever les autres en faisant comme çà. Alors que si on se disait, on va essayer de faire des produits qui nous fasse vire bien en prenant des critères de celui qui vit le plus mal à l'heure actuelle et essayer de sortir le produit pour que tous on en vive.

Vous jouez la carte qualité ?
Oui, mais la qualité nutritionnelle. Je ne parle pas de la qualité sanitaire tel qu'ils l'entendent à l'heure actuelle. Quand on était dans la petite Europe, il n'y avait pas de problèmes. Mais à l'heure actuelle, avec l'entrée dans le marché européen de toute l'Europe du Nord : Hollande, Danemark, Suède qui jouent la carte américaine et qui ont dans la tête pasteurisation à tout va ( ils font leur fromage à partir de lait en poudre, ça leur pose aucun problème, aucun soucis ), les données ont changé. Mais les AOC vont être reconnu au niveau européen par les AOP. L' AOP c'est pareil que l'A.O.C. sauf que c'est Appellation d'origine protégée. C'est la reconnaissance européenne des AOC. Heureusement que l'on a eu des fromages comme le comté, comme le roquefort qui ont fait ce boulot de force. Heureusement, que l'on a eu les vins qui ont un poids international. Ils ont pu faire poids au niveau de l'Europe. Mais on est pas dans la grande masse de l'agriculture, on est en marge. Moi je vois qu'on va vers une agriculture un peu naturelle, bonne, nutritionnelle pour les gens qui ont des sous. Et puis une agriculture qui va produire à hautes doses mais avec les moyens qui seront ce qu'ils seront c'est-à-dire la manipulation génétique, les hormones. On fera peut-être du pas cher mais à quel prix sur le plan de la santé, ça personne nous le dit. Il me semble que l'agriculture est en train de se scinder en deux. Mais pour faire reconnaître notre voie, on est obligé de se bagarrer quoi. Enfin moi je le vois comme ça. En plus, quelque part il y a qu'en même la préservation d'un patrimoine qui est le patrimoine laitier et bovin qu'on avait en France et dans tous les pays, que l'on a déjà perdu aux 3/4 dont on ne sais pas quelle richesse il avait. Dans la flore lactique, il y a des millions de bactéries dont certaines seront peut-être source de médicaments plus tard. On est en train de tout perdre parce qu'on est en train de banaliser les laits, de les nettoyer, de les laver avec des lessives extrêmement puissantes.

Il y a une tendance à vouloir se débarrasser de tous les fromages à base de lait cru, tu crois ?
Oui, il y a 3 ans en arrière, les américains et tous les européens du Nord voulaient pasteuriser non seulement tous les laits mais ils voulaient aussi pasteuriser les eaux minérales. Alors tu vois où ça en est dans leur tête, la peur du microbe. Or les américains sont devenus fanatiques de nos salades en sachet parce que çà leur convient très bien, c'est le machin tout prêt qu'on met dans l'assiette. Sauf que la salade n'est pas pasteurisée ! Ils se trouvent devant une contradiction fondamentale. Ils sont coincés ! On va peut-être gagner la bataille du lait grâce à la salade de Nantes. Le risque zéro avec les aliments, ça n'existe pas. Par exemple, les allergies alimentaires ont été multipliées par 3 en un an, paraît-il. Ca n'apparaît pas dans les médias, ça n'apparaît nulle part. Or ces allergies alimentaires sont apparemment la conséquence de tous ces produits aseptisés qu'on donne aux bébés. On développe en eux des capacités de réaction allergique à des produits anodins. Je ne sais pas , il faut peut-être avoir un peu de bon sens et se dire que les repas de nos grands-parents avaient du bon. Les légumes du jardin, il y avait peut-être de la terre dessus mais la terre se n'est pas forcément sale.

Propos recueillis par Pierre Chemartin
et Gilles Mezerette