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sommaire du numéro spécial 1er mai 1998

Grand écart d'identité

En proie aux affres du chômage longue durée, j'ai déniché un beau jour à l'ANPE de Grenoble une annonce proposant un poste de documentaliste en Contrat Emploi Solidarité. Après un entretien en bonne et due forme, j'ai décroché cet emploi. II s'agissait de prendre en charge le service documentation d'une association travaillant dans l'insertion et l'intégration et comptant plus de 50 salariés.
J'allais y apprendre entre autres choses, que le Contrat Emploi Solidarité est un contrat pas tout à fait comme les autres ...
Je rappelle pour information qu'un CES est un contrat dont le salaire et les charges sont couverts de 80 à 100 % par l'État et qu'en contrepartie l'employeur a devoir d'encadrement, d'insertion et de formation.
Tout d'abord, je suis désignée le plus naturellement du monde, au sein de l'association et ailleurs, en tant que "CES". Quel est donc la nature implicite de ce contrat qui permet de faire une faute de français, d'assimiler explicitement sans que personne ne s'en étonne un salarié, ni à sa qualité, ni à sa fonction, mais à un "objet" : un contrat ? Tout le monde s'offusque de cette exploitation scandaleuse, mais pas un ou presque qui ne dévalorise votre situation. Un malaise s'insinue entre vous et vos interlocuteurs. Vous hésitez alors à dire que vous êtes en CES. Mais qui porte la dévalorisation et la précarité ? Qui aliène l'autre ?
Pourquoi ce qui s'applique normalement à un salarié dans une institution ne semble plus s'appliquer lorsque l'on devient "CES". Je m'explique
Je commence par une surprise désagréable. Alors que la durée prévue de ce poste est d'un an, je débute par un contrat de 3 mois ! Bigre, une période d'essai digne d'un contrat de cadre. Peut-on faire plus précaire qu'un contrat de 3 mois en CES ? Difficile. J'apprends que la pratique est généralisée à toutes les autres personnes en CES de cette association (qui en compte une dizaine). Pourquoi ce contrat de 3 mois, alors que le CES a une période d'essai d'un mois ? Faudrait-il prendre plus de précaution avec un "CES" ?
Le temps passe et au bout de 2 mois et demi, j'attends que me soit verbalement proposé le renouvellement du contrat. Un jour, je découvre sur mon bureau un beau contrat tout neuf. Je n'avais qu'à signer au bas de la page. Ne croyez pas que j'ai eu un régime de faveur. Non ! Nous sommes tous (les "CES") logés à la même enseigne. Tous les renouvellements de contrats sont faits de manière purement administrative, sans consultation au préalable de la personne directement concernée.
Je remplace quelqu'un parti en formation. Il est illégal de mettre un CES sur un poste de salarié permanent ! Cette faute est passible des prud'hommes. Il n'y aura pendant un an aucun bilan, sauf à ma demande. Aucune critique positive ou négative ne sera formulée. Même le bilan administratif demandé par la Direction Départementale du Travail ne sera pas fait.
Après 6 mois de présence, branle-bas de combat et bilan général dans l'association. Je reçois avec ma paie, un courrier annonçant un entretien individuel de chaque salarié avec la direction. J'attends cet entretien avec impatience. Erreur, car je n'y serai point conviée. Je fais part de ma surprise. La réponse semble naturelle. Pourquoi n'y avais-je pas pensé ? "il n'y a pas d'entretien pour les CES" me dit-on.
A la demande des personnes en contrats aidés (CES, CEC...), une réunion est organisée afin d'évoquer leurs difficultés au sein de l'associa-tion. Nous y demandons une autre gestion de ces contrats compte tenu du fait qu'ils occupent pour la plupart des postes nécessaires à l'association. Dans la discussion, la direction osera glisser cette phrase humiliante et assassine : "Si vous êtes là (en CES !), c'est que vous n'êtes pas ailleurs".
Tout a une fin. Après un an "d'occupation des lieux", je pars un vendredi sans un bilan et sans un mot de la part de la direction.
Toutes ces situations ont un caractère administratif, discriminatoire, aliénant et dévalorisant. Certes le CES est un contrat beaucoup plus précaire qu'un autre et pouvant induire les dérives que l'on sait. Dans cette expérience, la dérive non seulement induit une dévalorisation du travail, mais elle va beaucoup plus loin et porte atteinte à une dignité et une reconnaissance élémentaires.
Les mesures gouvernementales ne sont peut-être pas glorieuses, mais la gestion qui en est faîte, elle est souvent purement scandaleuse.
II faut donc se rendre à l'évidence et mettre l'accent sur le peu de scrupule de ceux qui gèrent la précarité au quotidien (même quand c'est leur métier !) et ne pas faire l'impasse sur le partage des responsabilités. Le chômage et la précarité concernent tout le monde à tous les niveaux de l'échelle sociale et des pouvoirs. Qui empêche de traiter les individus décemment ? Plus que le manque de travail, le pire n'est-il pas dans la situation actuelle la banalisation, la complicité passive, l'obéissance débile et l'abdication de tout pouvoir.

Anne Juge