En proie aux affres du chômage longue durée,
j'ai déniché un beau jour à l'ANPE de Grenoble une annonce
proposant un poste de documentaliste en Contrat Emploi Solidarité.
Après un entretien en bonne et due forme, j'ai décroché
cet emploi. II s'agissait de prendre en charge le service documentation d'une
association travaillant dans l'insertion et l'intégration et comptant
plus de 50 salariés.
J'allais y apprendre entre autres choses, que le Contrat Emploi Solidarité
est un contrat pas tout à fait comme les autres ...
Je rappelle pour information qu'un CES est un contrat dont le salaire et les
charges sont couverts de 80 à 100 % par l'État et qu'en contrepartie
l'employeur a devoir d'encadrement, d'insertion et de formation.
Tout d'abord, je suis désignée le plus naturellement du monde,
au sein de l'association et ailleurs, en tant que "CES". Quel est
donc la nature implicite de ce contrat qui permet de faire une faute de français,
d'assimiler explicitement sans que personne ne s'en étonne un salarié,
ni à sa qualité, ni à sa fonction, mais à un "objet"
: un contrat ? Tout le monde s'offusque de cette exploitation scandaleuse,
mais pas un ou presque qui ne dévalorise votre situation. Un malaise
s'insinue entre vous et vos interlocuteurs. Vous hésitez alors à
dire que vous êtes en CES. Mais qui porte la dévalorisation et
la précarité ? Qui aliène l'autre ?
Pourquoi ce qui s'applique normalement à un salarié dans une
institution ne semble plus s'appliquer lorsque l'on devient "CES".
Je m'explique
Je commence par une surprise désagréable. Alors que la durée
prévue de ce poste est d'un an, je débute par un contrat de
3 mois ! Bigre, une période d'essai digne d'un contrat de cadre. Peut-on
faire plus précaire qu'un contrat de 3 mois en CES ? Difficile. J'apprends
que la pratique est généralisée à toutes les autres
personnes en CES de cette association (qui en compte une dizaine). Pourquoi
ce contrat de 3 mois, alors que le CES a une période d'essai d'un mois
? Faudrait-il prendre plus de précaution avec un "CES" ?
Le temps passe et au bout de 2 mois et demi, j'attends que me soit verbalement
proposé le renouvellement du contrat. Un jour, je découvre sur
mon bureau un beau contrat tout neuf. Je n'avais qu'à signer au bas
de la page. Ne croyez pas que j'ai eu un régime de faveur. Non ! Nous
sommes tous (les "CES") logés à la même enseigne.
Tous les renouvellements de contrats sont faits de manière purement
administrative, sans consultation au préalable de la personne directement
concernée.
Je remplace quelqu'un parti en formation. Il est illégal de mettre
un CES sur un poste de salarié permanent ! Cette faute est passible
des prud'hommes. Il n'y aura pendant un an aucun bilan, sauf à ma demande.
Aucune critique positive ou négative ne sera formulée. Même
le bilan administratif demandé par la Direction Départementale
du Travail ne sera pas fait.
Après 6 mois de présence, branle-bas de combat et bilan général
dans l'association. Je reçois avec ma paie, un courrier annonçant
un entretien individuel de chaque salarié avec la direction. J'attends
cet entretien avec impatience. Erreur, car je n'y serai point conviée.
Je fais part de ma surprise. La réponse semble naturelle. Pourquoi
n'y avais-je pas pensé ? "il n'y a pas d'entretien pour les CES"
me dit-on.
A la demande des personnes en contrats aidés (CES, CEC...), une réunion
est organisée afin d'évoquer leurs difficultés au sein
de l'associa-tion. Nous y demandons une autre gestion de ces contrats compte
tenu du fait qu'ils occupent pour la plupart des postes nécessaires
à l'association. Dans la discussion, la direction osera glisser cette
phrase humiliante et assassine : "Si vous êtes là (en CES
!), c'est que vous n'êtes pas ailleurs".
Tout a une fin. Après un an "d'occupation des lieux", je
pars un vendredi sans un bilan et sans un mot de la part de la direction.
Toutes ces situations ont un caractère administratif, discriminatoire,
aliénant et dévalorisant. Certes le CES est un contrat beaucoup
plus précaire qu'un autre et pouvant induire les dérives que
l'on sait. Dans cette expérience, la dérive non seulement induit
une dévalorisation du travail, mais elle va beaucoup plus loin et porte
atteinte à une dignité et une reconnaissance élémentaires.
Les mesures gouvernementales ne sont peut-être pas glorieuses, mais
la gestion qui en est faîte, elle est souvent purement scandaleuse.
II faut donc se rendre à l'évidence et mettre l'accent sur le
peu de scrupule de ceux qui gèrent la précarité au quotidien
(même quand c'est leur métier !) et ne pas faire l'impasse sur
le partage des responsabilités. Le chômage et la précarité
concernent tout le monde à tous les niveaux de l'échelle sociale
et des pouvoirs. Qui empêche de traiter les individus décemment
? Plus que le manque de travail, le pire n'est-il pas dans la situation actuelle
la banalisation, la complicité passive, l'obéissance débile
et l'abdication de tout pouvoir.