Quinze jours après le vendredi noir des élections
aux présidences régionales, les guérisseurs en tout genre
s'affairent au chevet de la République. Pour l'un, un changement de
régime électoral permettrait à la démocratie de
retrouver ses belles couleurs modérées. Pour un autre, juriste
savant, une révision du système électoral remettrait
en marche une démocratie paralytique. Pour un troisième, ancien
ministre et fin stratège, c'est l'absence d'un " centre "
qui a transformé l'Etat en bateau ivre, oscillant de droite à
gauche et de gauche à droite, au risque de sombrer à l'extrême
droite.
Le plus haut personnage de l'Etat, dans un rôle de père noble
un peu trop grand pour lui, tance les partis comme des gamins turbulents et
promet le changement de règles qui permettrait au jeu de reprendre
sans les skinheads. Un ancien candidat à la présidence de la
République, dans un éclair de lucidité tardive, se demande
si les électeurs n'enont pas assez de revoir depuis trente ans la même
comédie. Les experts en résultats électoraux évaluent
au pour cent près les potentiels électoraux des nouvelles coalitions
en gestation. Les trois derniers présidents de région mal élus
plastronnent déjà sur les plateaux de télévision
: loin d'être des otages, ils sont des remparts, ils n'ont embrassé
le Front national que pour mieux l'étouffer. Pour un peu, ils convieraient
leur conseil régional à voter d'urgence l'érection de
leur propre statue, histoire d'aider les artistes locaux, la culture régionale
et le civisme républicain.
Mais devant le triste spectacle de nos médicastres politico-médiatiques,
la dérision ne suffit pas. La réponse " nouvelle "
qu'ils prétendent apporter à la fascisation d'une partie de
la classe politique et de la société française est à
leur image, superficielle.
Ils restreignent le cercle des questions gênantes au vade-mecum habituel
du futur candidat à la prochaine élection : comment ne pas perdre
les européennes, comment préparer les législatives en
cas de nouvelle dissolution, à quel nouveau parti vaut-il mieux adhérer
? Et bientôt : comment rallier les voix du centre en déshérence
? etc. C'est cette conception de la politique qui est depuis plusieurs années
l'alliée la plus sûre du FN : instrumentale et cynique, plus
attentive aux intérêts des élus qu'aux problèmes
des électeurs, elle n'attend de solution que de la manipulation des
règles du jeu électoral et médiatique.
Les vraies questions sont d'une toute autre ampleur : pourquoi, en moins d'un
an, la gauche " plurielle " a-t-elle cassé la dynamique de
sa victoire à l'arraché alors qu'elle n'a même pas l'alibi
d'indicateurs économiques en déroute ? Pourquoi a -t-elle suscité
des déceptions dont ses résultats électoraux interprétés
comme des victoires ne donnent qu'une faible idée ? Pourquoi, par exemple,
tant de suffrages pour les organisations qui se veulent ou se disent hors
du jeu politique ? Pourquoi une partie de la droite en perdition préfère-t-elle
se radicaliser alors qu'elle est au pouvoir à travers une gauche qui
réalise tous ses rêves ?
Avec sa tentation extrémiste, la droite rejoue une partie déjà
perdue par le centre et la droite allemande au début des années
30, sous la République de Weimar. l'Etat impotent suscite l'indifférence
massive des électeurs pour la République : il est clair qu'on
ne va pas voter pour répartir des prébendes, étouffer
des scandales, vendre des services publics au plus offrant, s'en remettre
à des bureaucraties inamovibles et inaccessibles, nationales et internationales.
En implosant, la droite française retourne aux origines troubles du
régime qu'elle a fondé. Quand les conservateurs ne savent plus
quoi conserver, ils sont prêts à toutes les révolutions
conservatrices. La persistance du succès électoral d'un parti
comme le Front national, dont le programme appliqué ferait la ruine
de ses électeurs les plus démunis, n'exprime souvent rien d'autre
que l'aversion à l'égard d'un personnel politique obstinément
sourd et aveugle au désarroi des classes populaires.
Les faux-semblants de la gauche " plurielle " déçoivent
des électeurs de gauche, démobilisent les militants, renvoient
vers l'extrême gauche les plus exaspérés. II n'est guère
étonnant que les premiers à protester aient été
les premiers floués de la démagogie " plurielle "
d'une gauche vraiment singulière : les sans-papiers, les chômeurs,
les enseignants.
Une réforme électorale ne suffira pas à calmer les revendications
auxquelles des ministres répondent par la charité ostentatoire,
le saupoudrage calculé ou les tours de passe-passe rusés. Quand
ils ne se laissent pas aller à des outrances verbales arrogantes ou
démagogiques, toutes à l'opposé de la générosité
enthousiaste d'un message mobilisateur, voire à des pratiques tragiquement
semblables à celles de leurs prédécesseurs.
La gauche officielle a bien du mal à se débarrasser de l'héritage
douteux du mitterrandisme. Elle irrite ses fidèles sans pouvoir attendre
de ses ennemis le moindre signe de satisfaction. Elle profite provisoirement
de la médiocrité de ses adversaires sans proposer autre chose
qu'une politique au jour le jour qui ne change rien d'essentiel dans la vie
quotidienne de la grande majorité des citoyens. Le jour du bilan, peut-être
plus proche qu'elle ne le croit, avec la menace de nouveau disponible de la
dissolution, que pourra-t-elle invoquer pour mobiliser les abstentionnistes,
les dissuader de voter pour le FN ? Les emplois jeunes pour quelques uns,
les 35 heures en peau de chagrin, la rigueur ininterrompue, une réforme
de l'éducation transformée en show ministériel, la fuite
en avant vers l'Europe des banquiers ? Croit-on pouvoir tromper longtemps
l'attente d'une Europe sociale avec une " gauche plurielle européenne
" animée par la troïka néo-libérale Blair-Jospin-Schroder
? La gauche de base croit encore à la République sociale : il
est temps que le quatuor Jospin, Chevenement, Hue, Voynet se rappelle que
les majorités de gauche ont conduit au désastre chaque fois
qu'elles ont voulu appliquer les politiques de leurs adversaires et pris leurs
électeurs pour des idiots amnésiques.
Les vraies réponses à la fascisation rampante ou déclarée
ne peuvent venir que des mouvement sociaux qui se développent depuis
1995. A condition que l'on sache les entendre et les exprimer au lieu de travailler
à les déconsidérer par la diffamation publique ou les
coups fourrés d'anciens apparatchiks politiques convertis en hommes
d'appareil d'état. Ils suggèrent en effet des perspectives politiques
et avancent même des projets et des programmes constitués.
La pression locale, dans certaines régions de gauche, a contribué
à rappeler à la raison la droite la moins aveugle. Les manifestations
anti-FN témoignent d'une capacité militante qui ne demande qu'à
défendre des causes plus ambitieuses que le seul refus du fascisme.
Le mouvement pour le renouveau des services publics et notamment pour une
éducation nationale plus juste, tel qu'il s'exprime aujourd'hui en
Seine-Saint--Denis est à l'opposé de la crispation identitaire
sur une institution archaïque : il affirme la nécessité
de services publics efficaces et égalitaires dans leurs fonctionnement
et dans leurs effets.
Le mouvement des sans-papiers voué aux gémonies par les "
responsables " de tous bords, est une résistance collective face
à la politique obtuse qui, au nom de la lutte contre Le Pen, prend
souvent ses idées et ses armes chez Le Pen (avec le succès que
l'on sait...). Le mouvement des chômeurs apparaît comme une "
lutte tournante ", sans cesse recommencée contre les effets destructeurs
de la précarisation généralisée. Les mouvements
récents contre l'AMI et pour la taxation des capitaux témoignent
de la montée en puissance de la résistance au néo-libéralisme
: elle est par nature internationale.
Ces forces que nos professionnels de la manipulation suspectent d'être
sous l'emprise de manipulateurs extérieurs sont encore minoritaires
mais, déjà, profondément enracinées, en France
comme dans d'autres pays européens, dans la pratique des groupes militants,
syndicaux et associatifs. Ce sont elles qui en s'internationalisant, peuvent
commencer à s'opposer pratiquement à la prétendue fatalité
des " lois économiques " et à humaniser le monde social.
L'horizon du mouvement social est une internationale de la résistance
au néolibéralisme et à toutes les formes de conservatisme.