On est parti avec l'idée qu'on aimerait travailler
sur le mouvement des chômeurs. Pourquoi ? Des raisons diverses, pas
forcément compatibles, et parfois contradictoires. D'abord cette tentation
d'une recherche, "qui serve à quelque chose" et qui permette,
en principe, une restitution valorisée, sous d'autres formes que celle
traditionnellement exigées par l'Université. A cette tentation
s'ajoute l'envie de pouvoir choisir son "terrain", que ce terrain
soit "en lutte", et forcément en sympathie, puisque la connivence
préside aux choix de ceux qu'on appelle déjà des partenaires.
Les chômeurs, présents à l'époque de la naissance
du projet dans les rues et sur les écrans, attirent l'il et suscitent
une drôle de sympathie. Sur ce point, comme sur bien d'autres, nos jeunes
chercheurs "de bonne volonté" n'échapperont pas à
cette confusion des sentiments qui caractérise le malaise éprouvé
par une bonne partie des spectateurs de ce mouvement. I1 y a d'abord la compassion
: toutes ces situations "désespérées" que quelques
chiffres (années passées sans emploi, montant des revenus mensuels,
taux d'endettement, etc.) viennent illustrer, quand ce ne sont pas les images
parfois volées de la détresse ou de la déserrance. Il
y a aussi une certaine révolte, alimentée par d'autres chiffres
cette fois : courbe d'augmentation du chômage, annonces quotidiennes
de licenciements massifs. Celle-ci s'exprime tantôt sous forme de questions
"Comment a-t-on pu en arriver là ?" tantôt sous forme
de profession de foi : "Un ne peut pas continuer comme ça.".
Débats qui n'en sont pas tant il est difficile de construire des argumentations
qui dépassent la dénonciation d'un capitalisme, qui sitôt
désigné comme coupable est décrété indépassable.
Il y a donc l'impuissance : celle de chaque citoyen, confronté à
un phénomène que beaucoup croient inéluctable, ainsi
qu'à des revendications, celles des chômeurs en lutte, qui interdisent
le refuge dans la réponse caritative. Les chômeurs en lutte ne
réclament ni couvertures, ni sacs de riz, encore moins de téléthon.
Ils demandent juste, et on verra pourtant combien nos jeunes chercheurs ont
mis du temps, ont eu du mal à le comprendre, qu'on vienne se battre
à leurs côtés. Cette exigence rencontre la peur, dimension
cruciale, à bien des égards l'héroïne de l'histoire.
Elle est encore le produit de deux ressentis contradictoires : celui du chômage
comme menace imminente, permanente, suspendue au-dessus des têtes comme
l'épée de Damoclès. D'autant plus présente en
l'occurrence chez nos jeunes chercheurs qu'elle les renvoient à leur
propre précarité : celle de doctorants à qui l'on n'a
cessé de répéter ces dernières années qu'une
fois ce long travail réalisé, il leur faudrait songer à
se "reconvertir" puisque la recherche publique ne peut les accueillir.
Pour autant, le fait de devenir chômeur est encore et surtout vécu
comme un passage d'un monde à un autre, deux univers incommensurables,
comme tomber malade. Bien qu'on dise, et que parfois on croit - même
s'il reste évident que nous ne sommes pas égaux devant ce risque
que chaque citoyen est un chômeur en puissance, cette menace en même
temps qu'elle rapproche éloigne du mouvement des chômeurs en
lutte ceux qui tremblent de faire partie des exclus. Ce qu'ils donnent à
voir n'est pas facile à regarder (sa propre peur en face). D'où
d'innombrables stratégies d'évitement, que nos jeunes chercheurs
ont expérimenté une à une et dont on ne citera qu'une
(pour la fine bouche) "On a trop de travail pour travailler sur le mouvement
des chômeurs", avant de se faire rappeler à la réalité
par les acteurs de ce même mouvement, et de s'avouer cette peur.
Il y a enfin ce projet, parce qu'on veut "faire quelque chose",
d'inviter les chômeurs à parler à l'Université.
Il y a surtout ceux qu'on a rencontrés, et avec qui l'échange
fut si fort qu'il suscita l'envie que d'autres publics soient conquis. Ce
projet a été mal compris, mais pour de bonnes raisons. Nous
voulions donner à voir et à entendre ce qui nous avait inspiré
le respect, l'admiration, la sympathie ; nous n'avions pas vu la fatigue,
la déception, les difficultés à s'affronter à
une population, celle des étudiants, peu réceptive, démobilisée
; nous n'avions pas voulu voir qu'on attendait de nous autre chose, l'essentiel
pourtant : l'engagement. Magistrale leçon de politique... qui n'appelle
pas d'autres commentaires que l'action. Sinon, peut-être, ce dernier
mot : ce n'est ni la première, ni la dernière que donne le Mouvement
des Chômeurs. De cela nous essaierons de témoigner.