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sommaire du numéro spécial 1er mai 1998

Des aléas de la confrontation entre de jeunes chercheurs "de bonne volonté" et des chômeurs en lutte.

On est parti avec l'idée qu'on aimerait travailler sur le mouvement des chômeurs. Pourquoi ? Des raisons diverses, pas forcément compatibles, et parfois contradictoires. D'abord cette tentation d'une recherche, "qui serve à quelque chose" et qui permette, en principe, une restitution valorisée, sous d'autres formes que celle traditionnellement exigées par l'Université. A cette tentation s'ajoute l'envie de pouvoir choisir son "terrain", que ce terrain soit "en lutte", et forcément en sympathie, puisque la connivence préside aux choix de ceux qu'on appelle déjà des partenaires.
Les chômeurs, présents à l'époque de la naissance du projet dans les rues et sur les écrans, attirent l'œil et suscitent une drôle de sympathie. Sur ce point, comme sur bien d'autres, nos jeunes chercheurs "de bonne volonté" n'échapperont pas à cette confusion des sentiments qui caractérise le malaise éprouvé par une bonne partie des spectateurs de ce mouvement. I1 y a d'abord la compassion : toutes ces situations "désespérées" que quelques chiffres (années passées sans emploi, montant des revenus mensuels, taux d'endettement, etc.) viennent illustrer, quand ce ne sont pas les images parfois volées de la détresse ou de la déserrance. Il y a aussi une certaine révolte, alimentée par d'autres chiffres cette fois : courbe d'augmentation du chômage, annonces quotidiennes de licenciements massifs. Celle-ci s'exprime tantôt sous forme de questions "Comment a-t-on pu en arriver là ?" tantôt sous forme de profession de foi : "Un ne peut pas continuer comme ça.". Débats qui n'en sont pas tant il est difficile de construire des argumentations qui dépassent la dénonciation d'un capitalisme, qui sitôt désigné comme coupable est décrété indépassable. Il y a donc l'impuissance : celle de chaque citoyen, confronté à un phénomène que beaucoup croient inéluctable, ainsi qu'à des revendications, celles des chômeurs en lutte, qui interdisent le refuge dans la réponse caritative. Les chômeurs en lutte ne réclament ni couvertures, ni sacs de riz, encore moins de téléthon. Ils demandent juste, et on verra pourtant combien nos jeunes chercheurs ont mis du temps, ont eu du mal à le comprendre, qu'on vienne se battre à leurs côtés. Cette exigence rencontre la peur, dimension cruciale, à bien des égards l'héroïne de l'histoire.
Elle est encore le produit de deux ressentis contradictoires : celui du chômage comme menace imminente, permanente, suspendue au-dessus des têtes comme l'épée de Damoclès. D'autant plus présente en l'occurrence chez nos jeunes chercheurs qu'elle les renvoient à leur propre précarité : celle de doctorants à qui l'on n'a cessé de répéter ces dernières années qu'une fois ce long travail réalisé, il leur faudrait songer à se "reconvertir" puisque la recherche publique ne peut les accueillir. Pour autant, le fait de devenir chômeur est encore et surtout vécu comme un passage d'un monde à un autre, deux univers incommensurables, comme tomber malade. Bien qu'on dise, et que parfois on croit - même s'il reste évident que nous ne sommes pas égaux devant ce risque que chaque citoyen est un chômeur en puissance, cette menace en même temps qu'elle rapproche éloigne du mouvement des chômeurs en lutte ceux qui tremblent de faire partie des exclus. Ce qu'ils donnent à voir n'est pas facile à regarder (sa propre peur en face). D'où d'innombrables stratégies d'évitement, que nos jeunes chercheurs ont expérimenté une à une et dont on ne citera qu'une (pour la fine bouche) "On a trop de travail pour travailler sur le mouvement des chômeurs", avant de se faire rappeler à la réalité par les acteurs de ce même mouvement, et de s'avouer cette peur.
Il y a enfin ce projet, parce qu'on veut "faire quelque chose", d'inviter les chômeurs à parler à l'Université. Il y a surtout ceux qu'on a rencontrés, et avec qui l'échange fut si fort qu'il suscita l'envie que d'autres publics soient conquis. Ce projet a été mal compris, mais pour de bonnes raisons. Nous voulions donner à voir et à entendre ce qui nous avait inspiré le respect, l'admiration, la sympathie ; nous n'avions pas vu la fatigue, la déception, les difficultés à s'affronter à une population, celle des étudiants, peu réceptive, démobilisée ; nous n'avions pas voulu voir qu'on attendait de nous autre chose, l'essentiel pourtant : l'engagement. Magistrale leçon de politique... qui n'appelle pas d'autres commentaires que l'action. Sinon, peut-être, ce dernier mot : ce n'est ni la première, ni la dernière que donne le Mouvement des Chômeurs. De cela nous essaierons de témoigner.

Julien et Cécile,
Doctorants en Science Politique